Une salle, deux femmes, une même année
En 1936, Picasso est officiellement marié à Olga Khokhlova, dont il vit séparé, et entretient depuis 1927 une liaison avec Marie-Thérèse Walter, avec qui il a eu une fille, Maya, née le 5 septembre 1935. C'est dans ce contexte déjà complexe que Picasso rencontre Dora Maar, fin 1935 ou courant 1936 : les deux relations coexistent pendant plusieurs années, ce que les dates de la salle 14 rendent concrètement visible — un portrait de Marie-Thérèse daté du 6 janvier 1937, des portraits de Dora Maar datés d'octobre de la même année.
Photographe reconnue dans les cercles surréalistes avant de rencontrer Picasso, Dora Maar n'est pas seulement un modèle : elle documente en photographe professionnelle plusieurs mois du travail de Picasso en 1937, dont l'épisode le plus connu concerne un tableau qui n'est pas dans cette salle, mais dont la genèse s'y reflète directement.
1. La rencontre, entre légende et faits établis
Le récit le plus souvent rapporté de la rencontre entre Picasso et Dora Maar se déroule au café Les Deux Magots, où le poète Paul Éluard les présente l'un à l'autre. Dora Maar, raconte cette version, portait des gants noirs brodés de petites fleurs roses ; elle les retire, pose sa main sur la table, et plante lentement un couteau entre ses doigts écartés, se blessant parfois jusqu'au sang. Picasso, fasciné, aurait gardé ces gants et les aurait exposés dans une vitrine chez lui.
Cette scène, devenue l'un des récits fondateurs les plus reproduits de leur relation, provient de souvenirs rapportés a posteriori — notamment ceux de Françoise Gilot, une compagne ultérieure de Picasso, qui la tenait de Picasso lui-même — plutôt que d'un témoignage direct daté de 1936. Elle est aujourd'hui reprise par la plupart des biographes sans être une source de première main vérifiable pièce par pièce ; il est plus prudent de la présenter comme le récit que Picasso aimait faire de leur rencontre que comme un fait établi dans le détail.
2. Deux femmes, deux manières de peindre
Portrait de Marie-Thérèse (6 janvier 1937) et Portrait de Dora Maar (1er octobre 1937) sont peints la même année, à neuf mois d'écart. Les historiens de l'art relèvent depuis longtemps un contraste stylistique entre les deux femmes dans l'œuvre de Picasso à cette période : les portraits de Marie-Thérèse privilégient des courbes douces et des couleurs pastel, tandis que ceux de Dora Maar adoptent des couleurs plus vives et des angles plus marqués. Ce contraste n'est pas absolu ni systématique d'un tableau à l'autre, mais il est suffisamment reconnu par les spécialistes pour être signalé au visiteur devant les deux toiles de la salle.
Un second Portrait de Dora Maar, peint à l'huile et au pastel le même jour, le 1er octobre 1937, reprend une composition et une palette proches du premier — cheveux détachés, raie au milieu, main posée contre le visage, ongles peints en rouge — mais sur une toile plus petite, 55 x 45 centimètres contre 92 x 65. Vu côte à côte avec le premier, il montre moins une hésitation qu'un motif que Picasso creuse le même jour : le même visage, saisi deux fois dans deux techniques différentes, sans jamais se répéter tout à fait.
La Coiffure, peinte le 22 mars 1938, montre une femme se coiffant devant un miroir — un motif que Picasso reprend à plusieurs reprises durant cette période, entre scène intime et exercice de construction du visage vu sous plusieurs angles à la fois, un procédé hérité directement du cubisme analytique de 1911-1914.
Le Chapeau de paille au feuillage bleu, peint le 1er mai 1936, vient d'un tout autre chantier : lors d'un séjour à Juan-les-Pins entre avril et mai de cette année-là, Picasso produit presque quotidiennement des dessins accompagnés de poèmes, multipliant les études de tête de Marie-Thérèse. Ce tableau en est l'aboutissement peint : le visage, coiffé d'un chapeau de paille piqué de feuillage, y est déformé jusqu'à devenir presque méconnaissable, les épaules et les traits recomposés en aplats qui confinent à la nature morte.
3. En toile de fond, la guerre d'Espagne
La guerre civile espagnole éclate en juillet 1936. Le 26 avril 1937, jour de marché, l'aviation allemande et italienne bombarde la ville basque de Guernica, tuant un nombre encore débattu de civils. Picasso, qui travaillait alors sur une tout autre toile, apprend le bombardement par des photographies de presse et entame dans la foulée le tableau qui deviendra Guernica, une toile de plus de sept mètres de large.
Entre le 11 mai et le 4 juin 1937, Dora Maar photographie dans l'atelier de Picasso, rue des Grands-Augustins, les différentes étapes de la composition — vingt-huit clichés qui constituent le premier reportage photographique connu sur la création d'une œuvre d'art majeure, et qui permettent aujourd'hui aux historiens de reconstituer précisément l'évolution du tableau. Cette activité de Dora Maar, menée en parallèle des séances de pose pour son propre portrait, éclaire les deux visages de la salle 14 d'une lumière différente : ce ne sont pas seulement des portraits de compagnes, mais les traces de deux présences très actives dans l'atelier de Picasso au moment le plus politiquement chargé de sa carrière.
Femmes à leur toilette, un immense collage de 299 x 448 centimètres fait de papiers peints fleuris découpés et de gouache, est réalisé dans ce même atelier des Grands-Augustins l'hiver suivant, entre 1937 et 1938. C'est le seul carton de tapisserie que Picasso ait jamais conçu, commandé par la marchande Marie Cuttoli ; il l'a pourtant gardé toute sa vie plutôt que de s'en défaire. Trois femmes y font leur toilette, silhouettes découpées dans des chutes de papier à motifs plutôt que peintes — une manière de faire qui doit directement à l'accumulation de coupures de presse et de documents qui a nourri la genèse de Guernica quelques mois plus tôt. Les historiens y lisent une évocation des compagnes qui se sont succédé auprès de Picasso plutôt que le portrait d'une femme en particulier.
4. Salle 16, la suite : La Femme qui pleure et La Suppliante
Dans la salle 16, au même étage de l’hôtel Salé, La Femme qui pleure (18 octobre 1937, huile sur toile, 55,3 × 46,3 cm) prolonge la série des visages féminins de l’année de Guernica : dans plusieurs portraits où Picasso peint sa compagne en larmes, on a vu un lien avec les bouleversements politiques qui secouent l’Espagne.
Deux mois plus tard, La Suppliante (18 décembre 1937, gouache sur bois, 24 × 18,5 cm, portant l’inscription « D.B.G. : 18 D 37 ») est un tout petit panneau, entré dans les collections du musée en 1979 au titre du paiement des droits de succession.
Combien de temps
Comptez environ une heure pour cette salle et la suivante si l'on s'arrête sur chacune des huit œuvres, guerre d'Espagne comprise ; une quinzaine de minutes suffisent en ne retenant que la comparaison directe entre les deux portraits de 1937.
- Repères sur le contexte (Olga, Marie-Thérèse, Dora Maar) — 5 minutes.
- La rencontre avec Dora Maar, légende et faits — 5 minutes.
- Portrait de Marie-Thérèse (6 janvier 1937) — 7 minutes.
- Portrait de Dora Maar (1er octobre 1937, huile) — 7 minutes.
- Portrait de Dora Maar, huile et pastel (1er octobre 1937) — 6 minutes.
- La Coiffure (22 mars 1938) — 6 minutes.
- Le Chapeau de paille au feuillage bleu (1er mai 1936) — 6 minutes.
- Guernica, le contexte et les photographies de Dora Maar — 6 minutes.
- Femmes à leur toilette (hiver 1937-1938) — 7 minutes.
- La Femme qui pleure (18 octobre 1937, salle 16) — 6 minutes.
- La Suppliante (18 décembre 1937, salle 16) — 5 minutes.
Sources et vérification
Faits vérifiés via le musée Picasso Paris et des sources croisées (Wikipédia FR/EN, TheCollector, Time) pour les dates de rencontre, de naissance et le contexte historique de 1936-1938.
- Wikipédia EN — Maya Widmaier-Picasso
- Wikipédia EN — Marie-Thérèse Walter
- TheCollector — Dora Maar: Picasso's Muse and An Artist Herself
- Time — Dora Maar's Anti-Fascist Worldview Influenced Picasso's Art
- Musée Picasso Paris — Spanish War and Occupation
- Muzeum Sztuki w Łodzi — Dora Maar, Photo Report from the Evolution of Guernica
- Wikipédia EN — Portrait of Dora Maar
- POP (Plateforme Ouverte du Patrimoine) — Portrait de Marie-Thérèse (MP159)
- POP (Plateforme Ouverte du Patrimoine) — Portrait de Dora Maar (MP158)
- Centre d'étude Picasso — La Coiffure (MP171)
- POP (Plateforme Ouverte du Patrimoine) — Femmes à leur toilette (MP176)
- 1000museums.com — Le Chapeau de paille au feuillage bleu
- Royal Academy of Arts — Picasso and Paper (Femmes à leur toilette)
- Centre d'Étude Picasso — La Femme qui pleure (MP165, Salle 16)
- Centre d'Étude Picasso — La Suppliante (MP168, Salle 16)
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du musée Picasso avant de suivre un itinéraire.
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Le musée Picasso, Paris
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