Musée Picasso Paris — Salle 3

1906-1908 : la salle où Picasso invente le cubisme

Le tableau qui a fait basculer la peinture du XXe siècle n'est pas ici : Les Demoiselles d'Avignon sont accrochées au MoMA, à New York, depuis 1939. Ce que le musée Picasso conserve, en revanche, c'est tout ce que Picasso a gardé pour lui pendant qu'il la peignait — les études de mains, de visages, les essais abandonnés en cours de route. La salle 3 ne montre pas le résultat du choc cubiste, elle montre le chantier.

Salles et œuvres vérifiées le 6 septembre 2026

Le musée, la dation, et pourquoi cette salle existe

Le musée Picasso occupe l'hôtel Salé, dans le Marais, depuis son inauguration le 28 septembre 1985. Sa collection ne vient pas d'achats : elle vient de la dation, un mécanisme créé par la loi du 31 décembre 1968, qui permet de payer des droits de succession en œuvres d'art plutôt qu'en argent. À la mort de Picasso en 1973, ses héritiers ont réglé les droits de succession de cette manière ; la dation a été formalisée en 1979 et a fait entrer dans les collections publiques plus de 200 peintures et 150 sculptures restées dans ses ateliers. Une seconde dation, en 1990, a suivi la mort de sa veuve Jacqueline en 1986.

Cette origine explique la salle 3. Les grandes toiles achevées de la période 1906-1908 sont parties tôt chez des marchands et des collectionneurs — c'est le cas des Demoiselles d'Avignon elles-mêmes. Ce qui est resté chez Picasso, et donc ce qui est arrivé par dation, ce sont surtout les études, les essais, les toiles qu'il n'a jamais vendues. Un visiteur ne verra donc pas ici l'aboutissement du geste cubiste, mais son brouillon. À signaler aussi : la salle abrite La Chevelure noire, un portrait daté de 1918 — mais ce n'est pas un Picasso. Le tableau est d'Amedeo Modigliani, que Picasso a possédé dans sa collection personnelle d'œuvres d'autres artistes, elle aussi entrée dans les collections nationales par dation. Il n'a donc aucun rapport avec la naissance du cubisme racontée dans le reste de la salle.

1. Les études pour Les Demoiselles d'Avignon

Picasso peint Les Demoiselles d'Avignon à Paris entre juin et juillet 1907, au Bateau-Lavoir. Le tableau reste ensuite roulé dans son atelier, montré à quelques proches — Braque, Matisse, Derain le découvrent et restent perplexes — avant sa première exposition publique en 1916, à l'occasion du Salon d'Antin. Il ne quitte la France qu'en 1937 pour intégrer, en 1939, les collections du MoMA à New York, où il se trouve toujours. Femme aux mains jointes et Buste d'homme, les deux études présentées ici, datent toutes deux du printemps 1907 : elles précèdent donc le tableau final de quelques semaines seulement, et appartiennent au moment où Picasso multiplie les essais de mains et de visages plutôt que de composer directement la toile.

Cette multiplication a une raison précise : entre l'hiver et l'été 1907, Picasso repense entièrement la composition, et les visages des deux figures de droite du tableau final portent la trace la plus nette de ce remaniement. Les trois figures de gauche restent proches de l'art ibérique, que Picasso connaît depuis 1906 ; les deux de droite, aux traits fragmentés en plans anguleux, doivent davantage aux masques africains qu'il découvre au musée d'ethnographie du Trocadéro, au printemps ou au début de l'été 1907. Picasso racontera cette visite des décennies plus tard comme une révélation soudaine — le récit, popularisé par André Malraux, est aujourd'hui considéré par les historiens de l'art comme en partie reconstruit après coup, mais la rupture stylistique entre les deux moitiés du tableau, elle, est vérifiable sur la toile. Devant ces deux études, il vaut la peine de chercher les repentirs : la toile de Femme aux mains jointes laisse deviner, sous la couche blanche, les contours d'une figure peinte puis abandonnée.

2. Jeune Garçon nu, le dernier été du rose

Avant le cubisme, il y a Gósol. À l'été 1906, Picasso part avec Fernande Olivier s'installer dans ce village catalan des Pyrénées pour une dizaine de semaines. Il y peint dans une palette d'ocres et de terres cuites, avec des figures simplifiées, presque archaïques — l'influence de la sculpture ibérique, dont Picasso a pu voir des exemples à Paris cette même année, commence à s'y lire.

Jeune Garçon nu, peint à l'automne 1906 après le retour à Paris, reprend directement cette palette et cette économie de moyens : le fond bipartite, coupé par une ligne grise et ocre, se retrouve dans d'autres toiles de la même période comme Les Deux Frères. C'est un tableau de transition — le dernier souffle de la période rose avant que Picasso ne s'engage, quelques mois plus tard, dans la déconstruction radicale des Demoiselles. En salle, la comparaison directe avec les études de 1907 qui l'entourent est le meilleur moyen de mesurer la vitesse du basculement : moins d'un an sépare cette toile encore classique des visages fragmentés du printemps suivant.

3. L'Arbre et Paysage aux deux figures, la leçon de Cézanne

L'Arbre, peint à l'été 1907, montre un autre chantier que celui des Demoiselles : la géométrisation du paysage, sans basculer dans l'abstraction. Cézanne, mort en 1906, fait l'objet d'une rétrospective majeure au Salon d'automne de 1907 à Paris — un événement que Picasso et Braque suivent de près, et qui pèse directement sur cette toile comme sur les paysages peints par Picasso à La Rue-des-Bois l'année suivante.

Paysage aux deux figures, peint à l'automne 1908, pousse cette leçon plus loin : la palette de verts et d'ocres reprend presque telle quelle celle des derniers paysages de Cézanne, et les figures s'y dissolvent dans la géométrie du terrain plutôt que de s'en détacher. Cette toile appartient à ce que les historiens de l'art appellent le cubisme cézannien, la phase où Picasso et Braque, chacun de leur côté, construisent le vocabulaire du cubisme à partir des volumes géométrisés du peintre d'Aix. Entre les visages fragmentés des Demoiselles et les paysages qui suivent, on tient les deux sources du cubisme naissant : le masque et la géométrie.

Combien de temps

Six œuvres, une petite salle : compter quinze à dix-huit minutes pour la parcourir sans se presser. Si le temps manque, les deux études pour les Demoiselles et L'Arbre suffisent à saisir la bascule ; le reste complète le récit sans être indispensable à sa compréhension.

  • Femme aux mains jointes — 3 minutes.
  • Buste d'homme — 2 minutes.
  • Jeune Garçon nu — 3 minutes.
  • L'Arbre — 3 minutes.
  • Paysage aux deux figures — 3 minutes.
  • La Chevelure noire (Modigliani, 1918, hors sujet chronologique) — 2 minutes.

Sources et vérification

Vérifications faites auprès du Centre d'étude Picasso (base scientifique du musée), du musée Picasso Paris, du MoMA et de Wikipédia FR/EN pour les dates de création, d'acquisition et de provenance.

Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du musée Picasso avant de suivre un itinéraire.

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