Deux salles, deux phases d'un même chantier
Les historiens de l'art distinguent traditionnellement deux moments dans le cubisme de Picasso et Braque. Le cubisme analytique, jusqu'en 1912 environ, pousse la décomposition des volumes jusqu'à une quasi-abstraction : la palette se réduit à des ocres et des gris, les objets se dispersent en facettes que l'œil peine à recomposer. Le cubisme synthétique, à partir de 1912, inverse le mouvement : la couleur et la texture reviennent, les formes se simplifient plutôt que de se fragmenter, et de nouveaux matériaux — papier, corde, toile cirée — font une entrée qui n'a plus rien de figuré.
La salle 4 montre surtout la première phase, la salle 5 la seconde. Entre les deux se loge un été, celui de 1912, où Picasso invente ce que l'histoire de l'art retient comme le premier collage.
1. Salle 4 — la guitare, jusqu'à la dissolution
Homme à la guitare et Homme à la mandoline, peints à l'automne 1911, appartiennent au moment où le cubisme de Picasso atteint son degré de fragmentation le plus extrême : la figure n'est plus qu'un réseau de plans superposés, dans une palette presque monochrome de bruns et de gris, où seul un titre — ou un détail resté lisible, une touffe de cordes, un pan de moustache — permet encore de raccrocher la toile à un sujet reconnaissable.
La guitare n'est pas un choix anodin. Picasso et Braque reviennent sans cesse, à cette période, aux mêmes objets simples — guitare, verre, journal, pipe —, tirés d'un répertoire de nature morte et de bistrot plutôt que de la grande peinture d'histoire. Le motif revient aussi en 1913 dans Guitare, où Picasso pousse plus loin encore l'exploration de l'instrument, qui deviendra l'année suivante le sujet de ses premières sculptures en carton et en tôle découpée — un passage de la peinture à l'objet construit que la guitare, entre toutes les formes cubistes, semble avoir particulièrement inspiré chez lui.
2. Salle 5 — la chaise cannée, ou l'entrée du réel dans le tableau
Nature morte à la chaise cannée, peinte à Paris au printemps 1912, est un petit tableau ovale de 27 sur 35 centimètres — et une rupture majeure. Picasso y colle un morceau de toile cirée imprimée d'un motif de cannage de chaise, puis entoure la composition d'une véritable corde en guise de cadre. Ce geste — introduire dans la peinture un objet qui n'est pas peint mais réellement là — est resté dans l'histoire de l'art comme le premier collage, à distinguer du papier collé que Braque invente quelques mois plus tard, à l'été 1912, en collant cette fois du papier peint imitant le bois plutôt qu'un objet trouvé.
L'œuvre naît en pleine période où Picasso et Braque travaillent en collaboration si étroite qu'ils s'interdisent, dira Braque des années plus tard, de signer certaines toiles — « nous étions un peu comme des alpinistes encordés », résumera-t-il. Cette proximité, quotidienne depuis 1908, ne prendra fin qu'à l'automne 1914 : mobilisé au début de la Première Guerre mondiale, Braque part au front, et les deux hommes ne retrouveront jamais la même intimité de travail.
3. Salle 5 — l'été 1914, trois verres et une pipe avant la guerre
Verre, Verre et paquet de tabac et Verre, paquet de tabac et as de trèfle, trois petites toiles peintes durant l'été 1914, montrent le cubisme synthétique à son point de plus grande économie : quelques formes simples, des aplats de couleur francs, un motif de pointillé imitant le grain du bois ou du papier. Le Peintre et son modèle, peint la même saison, réintroduit la figure humaine dans ce même vocabulaire déjà presque abstrait.
Ces toiles sont parmi les dernières que Picasso peigne avant que la guerre ne disperse le petit groupe qui avait porté le mouvement — outre Braque, plusieurs marchands et amis allemands de Picasso doivent quitter la France en tant que ressortissants ennemis. Le cubisme ne s'arrête pas net à l'été 1914, mais il change de visage : Picasso continuera seul, ou avec d'autres complices, la voie que ces natures mortes de format modeste referment provisoirement.
Combien de temps
Les deux salles se visitent à la suite ; s'arrêter sur la Chaise cannée mérite plus de temps que les autres toiles, tant le détail de la corde et de la toile cirée est facile à manquer si l'on ne s'approche pas.
- Salle 4 — Homme à la guitare et Homme à la mandoline — 8 minutes.
- Salle 5 — Nature morte à la chaise cannée — 6 minutes, en s'approchant pour voir la corde et la toile cirée.
- Salle 4 — Guitare (1913) — 3 minutes.
- Salle 5 — les trois Verres et Le Peintre et son modèle — 8 minutes.
Sources et vérification
Vérifications faites auprès du musée Picasso Paris, du MoMA et de sources croisées (Wikipédia FR/EN, Centre Pompidou) pour les dates, techniques et provenances.
- Wikipédia FR — Nature morte à la chaise cannée
- Musée Picasso Paris — Fiche œuvre, Nature morte à la chaise cannée (PDF)
- Encyclopédie Universalis — Nature morte à la chaise cannée
- Wikiquote EN — Georges Braque
- Wikipédia EN — Georges Braque
- MoMA — Georges Braque, Man with a Guitar
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du musée Picasso avant de suivre un itinéraire.
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