Une confrérie secrète de sept membres
En septembre 1848, sept jeunes artistes de Londres — parmi lesquels Dante Gabriel Rossetti, William Holman Hunt et John Everett Millais, tous alors âgés d'à peine vingt ans — fondent la Confrérie préraphaélite, un mouvement secret dont le nom même est un manifeste : ils rejettent en bloc la peinture académique enseignée depuis Raphaël, qu'ils jugent artificielle et maniérée, pour revenir à la précision minutieuse et aux couleurs vives de l'art antérieur à la Renaissance italienne.
Cette salle couvre soixante ans de cette esthétique, de la révolte initiale de 1848 jusqu'à ses prolongements plus tardifs vers 1905 — le temps que le mouvement passe du scandale à l'influence durable sur toute une génération de peintres britanniques.
1. Une Annonciation sans auréole ni lys triomphant
Ecce Ancilla Domini ! (« Voici la servante du Seigneur »), peinte par Rossetti en 1849-1850, rompt délibérément avec des siècles de convention picturale : Marie n'est pas debout et sereine devant l'ange, elle est assise sur son lit, repliée sur elle-même, visiblement effrayée par l'apparition de Gabriel. Sa longue chemise de nuit blanche évoque une jeune mariée plutôt qu'une figure sacrée, et l'ensemble de la composition — murs, linge, vêtements — est traité dans une gamme de blancs presque monochrome, pour souligner la pureté du moment plutôt que sa gloire.
Le tableau choque à sa présentation en 1850 : la presse le juge trop cru, presque profane dans son traitement d'un sujet religieux central. C'est une réaction typique de l'accueil que reçoit alors la Confrérie — jugée à la fois trop archaïque dans ses références et trop réaliste dans son traitement des corps.
2. Beata Beatrix : peindre le deuil de sa propre femme
Elizabeth Siddal, modèle puis épouse de Rossetti, meurt en 1862 d'une overdose de laudanum, dans des circonstances que son entourage soupçonne d'être un suicide. Rossetti peint Beata Beatrix dans les années qui suivent, en reprenant les nombreux dessins qu'il avait faits d'elle de son vivant : le tableau représente officiellement Béatrice, l'aimée de Dante dans la Vita Nuova, au moment de sa propre mort — mais chacun, à l'époque, comprend qu'il s'agit aussi d'un portrait posthume de Siddal elle-même.
Cherchez les symboles disséminés dans la composition : une colombe rouge, messagère d'amour, dépose un pavot blanc dans les mains de Béatrice — la fleur dont on extrait le laudanum, la substance même qui a tué Siddal. Le tableau fonctionne à la fois comme illustration littéraire et comme élégie personnelle, les deux niveaux de lecture se superposant sans jamais se dissocier complètement.
3. Millais et Holman Hunt : le scandale du réalisme
Christ in the House of His Parents (« Le Christ dans la maison de ses parents », 1849-1850) de Millais déclenche l'un des plus grands scandales de la peinture victorienne : la scène montre l'atelier de charpentier de Joseph avec un réalisme cru — copeaux de bois, ongles sales, plaie sanglante à la main de l'enfant Jésus — jugé indigne d'un sujet sacré. Charles Dickens en personne écrit une critique féroce, décrivant le jeune Christ comme « un garçon hideux, au cou tordu, pleurnichard, roux » et Marie comme si laide qu'elle « dénonerait même dans le plus vil cabaret de France ».
The Awakening Conscience (« La Conscience qui s'éveille », 1853) de Holman Hunt montre une femme entretenue se levant brusquement des genoux de son amant, comme frappée d'une illumination morale — son regard fixe une fenêtre hors champ que seul le miroir derrière le couple laisse deviner, reflet de jardin ensoleillé symbolisant la rédemption possible. Sous la table, un chat joue avec un oiseau à l'aile brisée, image à peine voilée du sort réservé à la femme ; ses mains jointes portent des bagues à tous les doigts sauf l'annulaire gauche, seul indice discret qu'elle n'est pas mariée.
4. Rossetti, entre mythologie et amours contrariées
Proserpine (1874) montre Jane Morris, muse et maîtresse de Rossetti, dans le rôle de la déesse captive des Enfers pour avoir mangé six graines de grenade — le fruit qu'elle tient ici, entamé, symbole de sa réclusion. Rossetti travaille sur ce sujet pendant sept ans, à travers huit versions différentes ; le choix du thème n'est pas neutre, Jane étant elle-même partagée entre son mari William Morris et sa liaison avec le peintre.
The Beloved ('The Bride') (1865-1866) illustre un verset du Cantique des Cantiques et rassemble la mariée entourée de quatre demoiselles d'honneur aux teints contrastés, une composition inspirée par l'Olympia de Manet que Rossetti avait vue dans l'atelier du peintre français lors d'un voyage à Paris en 1864. Le tableau, l'un des plus richement colorés de Rossetti, célèbre autant la diversité des carnations que l'instant précis où la mariée écarte son voile.
5. Ford Madox Brown et Burne-Jones, deux compagnons de route
Chaucer à la cour d'Édouard III, peint par Ford Madox Brown entre 1856 et 1868, montre le poète Geoffrey Chaucer lisant sa « Légende de Constance » (tirée des Contes de Canterbury) devant la cour d'Édouard III — une réplique réduite et très détaillée de la toile bien plus grande peinte par Brown entre 1847 et 1851, aujourd'hui conservée à l'Art Gallery of New South Wales, à Sydney. Brown fait poser des amis et des artistes plutôt que des modèles professionnels : il demande notamment à Dante Gabriel Rossetti de poser pour la figure de Chaucer lui-même, tandis que d'autres membres du cercle préraphaélite apparaissent parmi les courtisans. Bien que jamais membre officiel de la Confrérie, Brown en est l'un des compagnons de route les plus proches et les plus influents.
Frise de huit femmes cueillant des pommes, peinte par Edward Burne-Jones en 1876, montre huit femmes aux poses, aux tenues et aux coiffures individualisées, alignées le long d'un mur, occupées à cueillir des pommes — un sujet que l'on rattache au mythe du jardin des Hespérides, thème que Burne-Jones traite dans plusieurs autres œuvres. Burne-Jones, préraphaélite de la seconde génération, collabore étroitement avec Rossetti et William Morris tout au long de sa carrière.
Combien de temps
Passez du temps devant les quatre Rossetti et les deux scandales de Millais et Holman Hunt avant de parcourir le reste de la salle, qui regroupe d'autres figures du mouvement et de son héritage jusqu'au tournant du XXe siècle.
- Ecce Ancilla Domini ! — 8 minutes.
- Beata Beatrix — 8 minutes.
- Christ in the House of His Parents — 8 minutes.
- The Awakening Conscience — 8 minutes.
- Proserpine — 7 minutes.
- The Beloved ('The Bride') — 6 minutes.
- Chaucer à la cour d'Édouard III (Brown) — 8 minutes.
- Frise de huit femmes cueillant des pommes (Burne-Jones) — 7 minutes.
Sources et vérification
Vérifié auprès des pages de collection de la Tate (tate.org.uk) et recoupé avec Wikipédia FR/EN.
- Tate — Ecce Ancilla Domini! (The Annunciation), Dante Gabriel Rossetti
- Wikipedia EN — Ecce Ancilla Domini!
- Wikipedia EN — Beata Beatrix
- Tate — The Rossettis, exhibition
- Apollo Magazine — The Rossettis at Tate Britain
- Tate — Beauty as Protest, display (Historic and Early Modern British Art, 1845-1904)
- Wikipedia EN — Christ in the House of His Parents
- Wikipedia EN — The Awakening Conscience
- Wikipedia EN — Proserpine (Rossetti)
- Tate — The Beloved ('The Bride'), Dante Gabriel Rossetti
- Tate — Chaucer at the Court of Edward III, Ford Madox Brown
- Tate — Frieze of Eight Women Gathering Apples, Sir Edward Coley Burne-Jones
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du Tate Britain avant de suivre un itinéraire.
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La Tate Britain, Londres
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