Un atelier, deux tempéraments
Vers 1461-1462, un adolescent nommé Alessandro di Mariano Filipepi — qu'on appellera Botticelli — entre en apprentissage chez Fra Filippo Lippi, l'un des peintres florentins les plus demandés de son temps et un favori des Médicis. C'est là qu'il apprend à construire des figures mélancoliques au contour très net, avec peu de contrastes d'ombre — une manière qu'on reconnaît encore, quinze ans plus tard, dans son Printemps et sa Naissance de Vénus.
À la même période travaille, dans un atelier voisin, une fratrie aux tempéraments opposés : Antonio del Pollaiolo, obsédé par le mouvement et l'anatomie musculaire, et son frère Piero, plus attiré par la texture des étoffes et la précision du portrait. Aucun des deux n'a formé Botticelli — mais en 1470, une commande va les mettre involontairement sur le même mur que lui, des années avant que son nom ne devienne célèbre.
1. Salle A9 — Le Couronnement de la Vierge, la grande fresque de Lippi
Le Couronnement de la Vierge, peint par Filippo Lippi entre 1441 et 1447, est un immense panneau de 220 x 287 centimètres commandé par Francesco Maringhi, procureur de l'église Sant'Ambrogio à Florence. La composition, inhabituellement dense pour l'époque, rassemble une foule de saints et d'anges dans des postures informelles autour du Christ trônant en perspective exagérée, couronnant une Vierge agenouillée devant lui.
Lippi s'est représenté lui-même dans la foule, en habit de moine carmélite, près de saint Ambroise — un autoportrait discret d'un peintre qui avait quitté les ordres dans des circonstances jamais totalement élucidées. Le tableau a longtemps orné l'église pour laquelle il avait été peint, avant d'en être volé en 1810 ; il passe ensuite par la Galleria dell'Accademia avant de rejoindre les Offices. Cette manière de peindre des figures nombreuses, individualisées, presque portraiturées une à une, est un autre aspect de l'héritage que Botticelli emporte de cet atelier, à côté de la ligne pure qu'on associe plus souvent à son nom.
2. Salle C6 — La Vierge à l'Enfant avec deux anges, le modèle direct
La Vierge à l'Enfant avec deux anges de Filippo Lippi, peinte vers 1465, est l'une des compositions les plus copiées de la Renaissance florentine : la Vierge de profil, en prière devant l'Enfant que deux anges soutiennent en souriant directement au spectateur. Le paysage à l'arrière-plan, avec son fleuve et ses rochers découpés, est l'un des premiers de la peinture florentine à donner une vraie impression de distance.
Lippi peint des visages d'une douceur presque laïque pour l'époque — un modèle que Botticelli reprendra directement dans ses propres Vierges, en accentuant encore la ligne du contour au détriment du volume. C'est le tableau que la plupart des historiens de l'art citent en premier quand il s'agit de montrer, trait pour trait, ce que Botticelli doit à son maître.
3. Salles A10 et A11 — les Pollaiolo, et le tout premier Botticelli
Trois saints — Vincent, Jacques le Majeur et Eustache —, peint conjointement par Antonio et Piero del Pollaiolo entre 1466 et 1468, est le plus ancien témoin de leur collaboration dans cette salle : un grand retable de 242 x 235 centimètres avec cadre, où les trois figures se détachent devant un vaste paysage. On y devine déjà la répartition des tâches entre les frères, Antonio plus à l'aise avec l'espace et le naturel du paysage, Piero avec la précision des étoffes et des visages.
En 1469, le tribunal de la Mercanzia — la juridiction chargée des litiges entre corporations florentines — commande à Piero del Pollaiolo un cycle des sept Vertus, destiné à orner les dossiers de bancs de sa salle d'audience, Piazza della Signoria. Piero peint la Charité, la Foi, la Tempérance, la Prudence, l'Espérance et la Justice, tous vers 1469-1472 sur des panneaux de même format, environ 168 x 90 centimètres. Ces six toiles, aux figures posées et hiératiques, portent la marque d'un ancien orfèvre : le rendu méticuleux des bassins, des étoffes et des bijoux l'emporte souvent sur le mouvement.
La septième Vertu, la Force, échappe à Piero : le commissaire Tommaso Soderini impose qu'elle soit confiée à un jeune peintre alors sans grand nom, Sandro Botticelli, malgré les protestations de Piero et d'Antonio. Botticelli livre son panneau en 1470 — c'est le tout premier tableau documenté de sa carrière. On y retrouve déjà, sur cette figure en armure tenant un sceptre de souveraine, l'expression mélancolique et un peu absente que l'Uffizi elle-même reconnaît comme la signature durable de ses figures féminines, cinq ans avant le Printemps. Le Portrait d'une jeune femme de Piero, peint vers 1475-1480, montre quant à lui un tout autre genre de précision : profil strict, coiffure sophistiquée ornée de bijoux, robe de velours grenat aux liserés dorés — l'attention portée au tissu et à l'orfèvrerie plutôt qu'au mouvement du corps. Dans ces salles A10 et A11, en somme, se lit tout le sujet de ce parcours : deux frères, un jeune Botticelli encore anonyme, et plusieurs réponses différentes à la même question de la ressemblance.
4. Un diptyque de poche, juste avant les grandes salles
Dans le passage qui relie ces salles à celles du Printemps et de la Naissance de Vénus sont accrochés deux tout petits panneaux de Botticelli, Le Retour de Judith à Béthulie et La Découverte du corps d'Holopherne — 31 x 24 centimètres chacun, peints vers 1470-1472, quelques années à peine après la Force. Judith, vêtue avec faste, une épée dans une main et un rameau d'olivier dans l'autre, traverse un paysage montagneux vers la ville de Béthulie tandis que sa servante Abra porte, cachée dans un sac, la tête tranchée d'Holopherne ; le second panneau montre la découverte du corps par les soldats assyriens.
Ces deux panneaux formaient à l'origine un diptyque monté dans un même cadre en noyer ; ils appartenaient au collectionneur florentin Ridolfo Sirigatti avant d'entrer dans les collections médicéennes. À cette échelle réduite, presque celle d'une miniature, Botticelli explore déjà la ligne fluide et le mouvement suspendu qui définiront quelques années plus tard ses grandes compositions mythologiques.
Combien de temps
Ces salles précèdent directement celles où sont aujourd'hui présentés les grands Botticelli — Printemps et la Naissance de Vénus, réinstallées face à face fin 2025 dans le cadre du nouvel accrochage permanent des salles Botticelli. Compter près d'une heure pour parcourir les neuf œuvres ; la moitié en ne s'arrêtant que sur les deux Lippi et la Force de Botticelli.
- Repères sur l'atelier de Lippi et les Pollaiolo — 5 minutes.
- Salle A9 — Le Couronnement de la Vierge (Lippi) — 7 minutes.
- Salle C6 — La Vierge à l'Enfant avec deux anges (Lippi) — 7 minutes.
- Salle A10 — Trois saints (Antonio et Piero del Pollaiolo) — 6 minutes.
- Salle A10 — La Charité (Piero del Pollaiolo) — 3 minutes.
- Salle A11 — La Tempérance (Piero del Pollaiolo) — 3 minutes.
- Salle A10 — La Foi (Piero del Pollaiolo) — 3 minutes.
- Salle A10 — La Prudence (Piero del Pollaiolo) — 3 minutes.
- Salle A10 — L'Espérance (Piero del Pollaiolo) — 3 minutes.
- Salle A10 — Portrait d'une jeune femme (Piero del Pollaiolo) — 5 minutes.
- Salle A10 — La Force (Botticelli, 1470) — 7 minutes.
- Le Retour de Judith à Béthulie (Botticelli) — 5 minutes.
- La Découverte du corps d'Holopherne (Botticelli) — 5 minutes.
Sources et vérification
Vérifié sur les notices officielles de la Galerie des Offices (uffizi.it) et recoupé avec Wikipédia FR/EN.
- Uffizi — Madonna and Child with Two Angels, Filippo Lippi (Room C6)
- Uffizi — Coronation of the Virgin, Filippo Lippi (Room A9)
- Wikipedia EN — Coronation of the Virgin (Filippo Lippi)
- Uffizi — Saints Vincent, James the Great, and Eustace, Pollaiolo brothers (Room A10)
- Uffizi — Charity, Piero del Pollaiolo (Room A10)
- Uffizi — The Temperance, Piero del Pollaiolo (Room A11)
- Uffizi — Fortitude, Sandro Botticelli (Room A10)
- Wikipedia EN — Fortitude (Botticelli)
- Uffizi — Portrait of a Lady, attributed to Piero del Pollaiolo (Room A10)
- Wikipedia EN — Portrait of a Young Woman (Pollaiuolo)
- Uffizi — The new permanent installation of the Botticelli Rooms
- The Art Newspaper — Uffizi places Botticelli's Primavera and Birth of Venus opposite each other
- Wikipedia EN — The Return of Judith to Bethulia
- Uffizi — Faith, Piero del Pollaiolo (Room A10)
- Uffizi — Prudence, Piero del Pollaiolo (Room A10)
- Uffizi — Hope, Piero del Pollaiolo (Room A10)
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du Galerie des Offices avant de suivre un itinéraire.
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La Galerie des Offices, Florence
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