Musée Thyssen-Bornemisza — Madrid, salle H

Fauves et expressionnistes, la même année, deux pays

1905 : à Paris, au Salon d'automne, un critique traite Matisse, Derain et Vlaminck de "fauves" à cause de leurs couleurs pures posées à même la toile. La même année, à Dresde, quatre étudiants en architecture fondent Die Brücke et peignent avec la même violence chromatique, pour des raisons qui n'ont presque rien à voir. La salle H du Thyssen-Bornemisza met les deux scènes côte à côte. Ce n'est pas un hasard de rangement : quand le baron Hans Heinrich Thyssen-Bornemisza a commencé à acheter de l'expressionnisme allemand, en 1961, avec une aquarelle de Nolde, il inscrivait sa collection dans cette parenté déjà visible à l'époque, sans jamais qu'elle ait été une seule et même école.

Salles et œuvres vérifiées le 6 septembre 2026

Deux ruptures, une seule année

Le rapprochement n'est pas qu'une commodité d'accrochage. Les deux mouvements sortent au même moment du même carcan — la description fidèle de la lumière que défendait l'impressionnisme — mais n'y arrivent pas par le même chemin. Les Français partent de la couleur pure et de l'optique : ils pastichent, exagèrent, puis abandonnent Van Gogh et le pointillisme pour une couleur qui n'a plus à rendre compte du réel. Les Allemands partent de l'inquiétude et de la déformation : la gravure sur bois médiévale, Munch, l'art dit "primitif" des collections ethnographiques leur importent autant que la couleur elle-même. Le résultat se ressemble sur une cimaise ; l'intention, derrière, diverge.

Le lien entre les deux scènes n'est pas resté théorique. En septembre 1908 puis en janvier 1909, une exposition Matisse passe par Dresde puis par la galerie Cassirer à Berlin — Kirchner la voit. À partir de ce moment, la couleur de Die Brücke change : elle devient plus franche, plus posée en aplats, moins tourmentée dans la touche. Ce n'est donc pas une simple coïncidence de calendrier entre deux avant-gardes qui s'ignoraient : les expressionnistes allemands ont regardé les fauves français au moment même où ils cherchaient leur propre langage, sans jamais s'y fondre.

1. Die Brücke, le pont de Dresde

Die Brücke naît le 7 juin 1905 à Dresde, fondé par quatre jeunes gens qui sortent des études d'architecture : Ernst Ludwig Kirchner, Fritz Bleyl, Erich Heckel et Karl Schmidt, qui prend le nom de Schmidt-Rottluff. Aucun n'a de formation de peintre — c'est justement leur point commun revendiqué : ne pas être tenus par une école. Max Pechstein les rejoint en 1906 par l'intermédiaire de Heckel ; il participe dès septembre à la première exposition du groupe, dans une ancienne usine de lampes à Dresde, et dessine l'affiche de la seconde en décembre de la même année. C'est le seul membre du groupe à avoir une formation artistique académique complète.

Deux toiles de la salle racontent ce compagnonnage. La Foire aux chevaux de Pechstein a été peinte en 1910 à Moritzburg, près de Dresde, où il a rejoint Kirchner et Heckel pour un séjour d'été passé à peindre en plein air au bord des lacs — une pratique commune au groupe à cette période. Le Paysage au marronnier de Kirchner, lui, date de 1913 : il le peint sur l'île de Fehmarn, en mer Baltique, où il passe alors plusieurs étés loin de Dresde et de Berlin. La touche y est plus nerveuse, plus abrupte que dans ses toiles de 1910 — un changement de matière que les historiens du musée notent comme une nouveauté dans sa peinture de cette année-là.

2. Nolde, le compagnon qui reste à part

Emil Nolde a une place à lui dans cette histoire. Repéré par Schmidt-Rottluff début 1906 pour des toiles influencées par Van Gogh montrées à la galerie Ernst Arnold de Dresde, il rejoint Die Brücke au printemps de la même année — mais il a alors trente-neuf ans, presque vingt de plus que les fondateurs, et une carrière déjà engagée. La cohabitation ne dure qu'un peu plus d'un an : il quitte le groupe en novembre 1907, pour des raisons autant personnelles qu'artistiques. Il continue seul, sur un registre que Die Brücke ne partage pas vraiment : une peinture habitée par le religieux et le mystique, aux couleurs de plus en plus incandescentes.

Cette indépendance ne l'a pas protégé plus tard. Nolde a adhéré au parti nazi en 1934, convaincu que sa peinture représentait un art authentiquement allemand. Le régime en a jugé autrement : lors de la campagne dite de l'"art dégénéré", en 1937, plus de mille de ses œuvres ont été retirées des musées allemands — davantage que celles d'aucun autre artiste. Kirchner, dont plusieurs dizaines de toiles ont été saisies la même année, a été exclu de l'Académie prussienne des arts. Ce sort ne concerne pas directement les toiles présentées ici, entrées dans la collection Thyssen bien plus tard par le marché de l'art ; il pèse malgré tout sur la manière dont on regarde aujourd'hui cette génération de peintres.

3. Vlaminck et Dufy, la rive française

Vlaminck n'est pas passé par le Midi comme d'autres fauves : sa géographie, c'est la Seine à hauteur de Chatou, où il rencontre André Derain en 1900 et partage un temps son atelier. Les deux hommes peignent les mêmes berges — Chatou, Bougival, Rueil — avec une liberté de couleur qui annonce le fauvisme avant l'heure ; on parle parfois d'"école de Chatou" pour cette période. En 1905, au Salon d'automne, Vlaminck expose aux côtés de Matisse et Derain dans la salle qui vaudra au groupe son nom.

Dufy, né au Havre, part lui aussi de l'impressionnisme — Monet et Pissarro sont ses premières références. La rupture vient en mars 1905, quand il découvre Luxe, calme et volupté de Matisse au Salon des indépendants : il dira plus tard que ce tableau lui a fait perdre le goût de l'impressionnisme réaliste. S'ensuit une période fauve, de 1905 à 1907, peinte pour l'essentiel en Normandie, au Havre et à Sainte-Adresse. Il s'en éloignera ensuite — dès 1908, aux côtés de Braque à L'Estaque, sa peinture prend une tout autre direction, plus construite, sous l'influence de Cézanne.

Combien de temps

La salle H se parcourt en une quinzaine de minutes si l'on s'arrête sur les repères historiques et sur une toile par artiste ; deux fois plus si l'on prend le temps de comparer les touches d'un mur à l'autre.

  • Repères sur le fauvisme et l'expressionnisme — 2 minutes.
  • Kirchner, Paysage au marronnier — 3 minutes.
  • Pechstein, Foire aux chevaux — 3 minutes.
  • Nolde, ses toiles de la salle — 3 minutes.
  • Vlaminck et Dufy — 4 minutes.

Sources et vérification

Vérifié à partir des notices d'œuvres et des pages d'artistes du musée Thyssen-Bornemisza, ainsi que de sources croisées sur Die Brücke et le fauvisme.

Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du Museo Thyssen-Bornemisza avant de suivre un itinéraire.

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