« La vérité » contre « la poésie »
John Constable et J. M. W. Turner sont nés à un an d'écart (1776 et 1775) et ont fait toute leur carrière dans l'ombre l'un de l'autre, exposés côte à côte à la Royal Academy pendant des décennies. Leurs contemporains les opposaient déjà : la « vérité » du premier, attaché à peindre le ciel et la campagne du Suffolk où il a grandi, contre la « poésie » du second, plus attiré par la lumière dissoute et les sujets historiques ou maritimes. La Tate a consacré à cette rivalité une exposition, Turner & Constable: Rivals & Originals (27 novembre 2025 – 12 avril 2026) ; les toiles réunies ici, elles, appartiennent au fonds permanent du musée et restent visibles bien après la clôture de cette exposition temporaire — elles suffisent à donner à voir l'opposition entre les deux peintres directement, mur contre mur.
1. Le jour où Turner a « tiré un coup de canon »
En 1832, à la veille de l'ouverture de l'exposition annuelle de la Royal Academy, Constable termine de vernir L'Ouverture du pont de Waterloo, vue depuis Whitehall Stairs — une toile qu'il travaille depuis plus de dix ans, accrochée dans une salle voisine d'un tableau de mer de Turner, Helvoetsluys. Ce dernier tableau ne se trouve pas dans cette salle — il appartient aujourd'hui à une collection privée au Japon — mais l'épisode qu'il a provoqué, lui, reste attaché pour toujours au tableau de Constable qui est accroché ici.
Turner, jugeant sa propre toile trop grise à côté des rouges et des ors du pont de Waterloo, revient sur son tableau déjà accroché et y ajoute une petite bouée rouge vif, suffisante pour faire ressortir sa peinture au milieu de la salle. Constable, en découvrant la modification, aurait lâché cette phrase restée célèbre : « Il est venu ici et a tiré un coup de canon. » Les deux hommes, malgré cette rivalité de façade, dînaient à l'occasion ensemble : Constable racontera peu après avoir passé une soirée tranquille avec Turner, « juste tous les deux ».
2. Constable et les « six-pieds » du Suffolk
À côté du pont de Waterloo, Le Cheval sautant (exposé en 1825) appartient à la série que Constable appelait ses « six-pieds » — de grandes toiles de paysage rural, un format habituellement réservé à la peinture d'histoire, qu'il consacre pourtant à des scènes de la vallée de la Stour, dans le Suffolk où il a grandi. C'est une revendication en soi : élever le paysage local au rang de grand sujet, sans avoir besoin d'un épisode mythologique ou biblique pour le justifier.
La Cathédrale de Salisbury vue des prés, exposée en 1831, montre l'édifice encadré par l'arc d'un arc-en-ciel qui traverse tout le tableau, sous des nuages d'orage traversés d'un éclair. Constable peint ce tableau après la mort de son épouse Maria en 1828 ; les historiens de l'art y lisent souvent les nuages sombres comme un écho de son deuil, et l'arc-en-ciel comme la promesse d'un apaisement — une lecture que renforce la citation d'un poème de James Thomson que Constable joint au tableau lors de son exposition, évoquant la mort d'une jeune femme dans les bras de son amant.
3. Turner et l'incendie qu'il a vu de ses propres yeux
L'Incendie de la Chambre des Lords et des Communes (exposé en 1835) montre l'incendie du Parlement britannique du 16 octobre 1834 — un événement que Turner a observé en personne depuis la rive de la Tamise, esquissant la scène sur le vif avant de la reprendre en atelier. Le tableau, presque abstrait dans son traitement des flammes et de leur reflet sur l'eau, est aux antipodes de la précision presque topographique de Constable dans la toile voisine.
Le Palais et le pont de Caligula (exposé en 1831) imagine les ruines du pont flottant que l'empereur romain Caligula, selon Suétone, aurait fait construire sur trois miles entre Baïes et Pouzzoles pour démentir une prédiction lui refusant le trône. Turner peint ce pont et le palais voisin déjà tombés en ruine, baignés d'une lumière dorée et embrumée — une méditation sur la fragilité du pouvoir et des grandes ambitions, à travers un sujet antique plutôt qu'un fait contemporain.
Le Château de Norham, lever de soleil, peint vers 1845, compte parmi les dernières toiles de Turner : une vue presque entièrement dissoute dans la lumière de l'aube, où le contour du château sur la Tweed, à la frontière entre l'Angleterre et l'Écosse, se devine à peine. Le tableau entre dans les collections nationales en 1856, par le legs Turner, avec l'ensemble de l'atelier du peintre à sa mort.
Comparez les approches de Constable et de Turner dans cette même salle : l'un peint des lieux bien réels avec un luxe de détails topographiques, l'autre dissout des sujets historiques ou contemporains presque entièrement dans la lumière et l'atmosphère. Ce sont deux réponses à la même question — comment peindre l'Angleterre et son passé — venues de deux tempéraments qui n'auraient pas pu être plus différents.
4. Constable, le berceau des six-pieds et un ciel saisi en une heure
Flatford Mill, peint en 1816-1817 et exposé à la Royal Academy en 1817, montre le moulin à eau que possédait le père de Constable à East Bergholt, dans le Suffolk où le peintre a grandi et travaillé enfant. C'est le premier tableau de cette échelle que Constable présente à la Royal Academy, et les historiens de l'art le considèrent comme l'œuvre fondatrice de la série des « six-pieds » qui suivra — dont Le Cheval sautant, accroché dans cette même salle, est l'un des derniers exemples.
Étude de nuages, peinte en 1822, appartient à la série de pochades peintes en plein air par Constable sur Hampstead Heath en 1821-1822, durant sa campagne dite du « skying » — inspirée en partie par la classification des nuages tout juste publiée par le météorologue Luke Howard. Constable notait systématiquement au dos de ces études l'heure, la date et les conditions météo ; celle-ci porte deux inscriptions espacées d'environ une heure, preuve qu'il peignait vite, en plein air, pour saisir un ciel avant qu'il ne change.
Combien de temps
Concentrez-vous sur les deux œuvres centrales de l'anecdote de 1832, puis laissez-vous porter par la comparaison des ciels et des lumières d'un mur à l'autre.
- L'Ouverture du pont de Waterloo (Constable) — 9 minutes.
- Le Cheval sautant (Constable) — 7 minutes.
- La Cathédrale de Salisbury vue des prés (Constable) — 8 minutes.
- Flatford Mill (Constable) — 8 minutes.
- Étude de nuages (Constable) — 6 minutes.
- L'Incendie de la Chambre des Lords et des Communes (Turner) — 9 minutes.
- Le Palais et le pont de Caligula (Turner) — 7 minutes.
- Le Château de Norham, lever de soleil (Turner) — 6 minutes.
Sources et vérification
Vérifié auprès des pages de collection et d'exposition de la Tate (tate.org.uk) et recoupé avec Wikipédia FR/EN.
- Tate — Turner & Constable: Rivals & Originals, exhibition guide
- Tate Papers — 'Fire and Water': Turner and Constable in the Royal Academy, 1831
- The Art Newspaper — Frenemies or rivals? Tate Britain show explores Turner and Constable
- Wikipedia EN — Turner and Constable: Rivals and Originals
- Tate — John Constable, The Opening of Waterloo Bridge
- Tate — John Constable, The Leaping Horse
- Tate — J.M.W. Turner, The Burning of the Houses of Lords and Commons
- Tate — John Constable, Salisbury Cathedral from the Meadows
- Tate — J.M.W. Turner, Caligula's Palace and Bridge
- Tate — J.M.W. Turner, Norham Castle, Sunrise
- Tate — John Constable, Flatford Mill ('Scene on a Navigable River')
- Tate — John Constable, Cloud Study
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du Tate Britain avant de suivre un itinéraire.
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La Tate Britain, Londres
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