Recevoir, une activité de collectionneur
Édouard André, héritier d'une fortune bâtie dans la soie puis la banque par une famille protestante originaire du Vivarais, et Nélie Jacquemart, portraitiste d'origine modeste qu'il avait chargée de faire son portrait en 1872, se marient civilement à Paris le 29 juin 1881, après neuf ans d'amitié. Le couple n'a pas d'enfant et consacre l'essentiel de sa fortune à deux entreprises liées : constituer une collection d'art et se donner les moyens de la montrer.
Recevoir n'est donc pas un à-côté de leur vie de collectionneurs, c'est son prolongement. Lors des grandes soirées, des cloisons montées sur vérins hydrauliques s'effacent entre le Grand Salon, la galerie de peinture et le Salon de musique pour réunir jusqu'à un millier d'invités dans un même volume : la maison change littéralement de forme selon qu'elle vit au quotidien ou qu'elle reçoit.
1. L'escalier — un décor de palais vénitien remonté à Paris
L'escalier ne se trouve pas au centre du bâtiment, comme l'aurait voulu la distribution classique d'un hôtel particulier, mais tout au bout de l'enfilade des appartements, dans ce qui fut d'abord un jardin d'hiver éclairé par une verrière. Marbre, pierre, fer et bronze s'y mêlent sous des miroirs qui doublent la perspective de la cage d'escalier et allègent visuellement une structure pourtant massive.
En 1893, le couple achète en Vénétie un ensemble de décors peints par Giambattista Tiepolo pour la villa Contarini : une fresque murale et un plafond, marouflés sur toile, démontés, transportés puis réinstallés à Paris — l'opération dure huit mois et s'achève en janvier 1894, quelques mois avant la mort d'Édouard André. Ce démembrement de décors de palais vénitiens, vendus par leurs propriétaires au XIXe siècle, n'a rien d'isolé : c'est ainsi qu'une partie du décor peint de la Vénétie du XVIIIe siècle a quitté l'Italie pour les collections privées d'Europe et d'Amérique.
La scène peinte au sommet de l'escalier montre l'arrivée d'Henri III à la villa Contarini, sur la Brenta, en 1574 : le roi, tout juste élu roi de Pologne, traverse la Vénétie en hâte pour rentrer prendre la couronne de France à la mort de son frère Charles IX, et Venise lui organise l'une des réceptions les plus somptueuses de la Renaissance, avec un arc de triomphe dessiné par Palladio et des décors peints par le Tintoret et Véronèse pour son entrée dans la ville. Peinte pour la villa de la famille près de cent soixante-dix ans après les faits, la fresque de Tiepolo en perpétue le souvenir comme un titre de gloire domestique.
2. La Galerie des musiciens — le Bernin au-dessus du bal
La Galerie des musiciens surplombe le Salon de musique : lors des bals donnés par le couple, l'orchestre y jouait en hauteur, presque invisible des danseurs installés en contrebas. Cette séparation physique entre l'espace de la musique et l'espace de la sociabilité — on danse sous la musique plutôt qu'à côté des musiciens — est un dispositif classique des grandes demeures de réception du Second Empire.
Le buste en bronze du pape Grégoire XV qui s'y trouve n'est pas un achat du couple mais de Nélie Jacquemart seule, en 1899, cinq ans après la mort d'Édouard André, lors d'une vente du marchand Stefano Bardini à Londres. Bernin l'exécute en 1622, peu après avoir sculpté le buste en marbre du même pape, en 1621 — un travail qui lui vaut d'être fait chevalier par Grégoire XV, dont le pontificat, commencé en février 1621, s'achève dès juillet 1623.
L'exemplaire de Paris a longtemps été considéré comme une réplique tardive du marbre, aujourd'hui conservé à Toronto. Des travaux plus récents inversent la hiérarchie : ce bronze serait la toute première fonte, ciselée par Bernin lui-même pour un collectionneur romain, ce qui en fait moins une copie qu'une œuvre autographe à part entière — et le seul exemplaire connu du buste à avoir conservé son socle aux armoiries d'origine.
3. Le Grand Salon — une galerie de bustes plutôt que de tableaux
Le Grand Salon, en rotonde, est la pièce où Édouard André reçoit officiellement. À la différence des autres salons, il n'accroche aucun tableau : sur fond de boiseries dorées, il aligne une série de bustes en marbre blanc signés Coysevox, Lemoyne, Houdon ou Michel-Ange Slodtz — une galerie de sculpture au milieu d'une maison par ailleurs saturée de peinture.
Le buste de l'architecte Jacques V Gabriel, par Coysevox, est un portrait posthume : sculpté en 1711, un quart de siècle après la mort de cet architecte de Louis XIV, sans modèle vivant pour s'appuyer sur une observation directe. À l'inverse, le buste de Le Fèvre de Caumartin par Houdon, daté de 1779, est un portrait d'après nature — Caumartin, prévôt des marchands de Paris, le commande au sculpteur en tout début de carrière, qui l'expose au Salon la même année et y gagne une partie de sa réputation de portraitiste réaliste.
4. Le Salon de musique — bal rouge et ruines romaines
Le Salon de musique, deuxième grande pièce de réception, adopte le vocabulaire du Second Empire : tentures rouges, bois sombres, plafond peint par Pierre-Victor Galland représentant Apollon protecteur des arts. Transformé en salle de bal les soirs de fête, il accueille les danseurs pendant que la musique, on l'a vu, descend de la galerie surélevée.
Les tableaux qui l'ornent ont changé au fil de la constitution de la collection. Deux d'entre eux y sont aujourd'hui accrochés : la Galerie en ruines d'Hubert Robert (1785), vue d'une basilique romaine effondrée où la lumière entre par une brèche de la voûte, genre que le peintre a pratiqué toute sa carrière ; et la Tête de vieillard de Fragonard, étude de caractère à la touche large et au coloris chaud, très éloignée par son informalité du reste du décor de la pièce.
5. Le Boudoir — deux régimes, deux portraits
Le Boudoir n'a pas toujours eu cette fonction : la pièce faisait d'abord partie de l'appartement privé de Nélie Jacquemart, avec sa salle de bains attenante à sa chambre. Quelques années plus tard, elle souhaite se rapprocher de celui de son mari et fait aménager un nouvel espace près de lui — c'est à ce moment que cette pièce devient un boudoir, meublé en style Louis XVI et surmonté d'un plafond de Tiepolo, Allégories de la Justice et de la Paix.
Deux portraits s'y répondent. Le comte Antoine Français de Nantes, peint par David en 1811, préfet et comte d'Empire, pose en habit d'apparat, le ruban rouge de la Légion d'honneur en évidence — l'étiquette impériale dans toute sa rigueur. La comtesse Catherine Skavronskaïa, peinte par Vigée Le Brun en 1790 à Naples, appartient à un tout autre monde : Vigée Le Brun est alors en exil, elle a quitté la France révolutionnaire l'année précédente, et c'est le comte Skavronsky, ambassadeur de Russie à Naples, qui lui fait promettre de peindre le portrait de sa femme avant tout autre pendant son séjour. Née Ekaterina von Engelhardt, la comtesse est une nièce — et une proche — du prince Potemkine ; elle se remariera plus tard avec le comte Litta.
Combien de temps
Si le temps manque, ces cinq espaces se parcourent en une petite demi-heure ; comptez le double pour lire les cartels et repérer les détails signalés ici.
- Escalier — 5 minutes.
- Galerie des musiciens — 5 minutes.
- Grand Salon — 10 minutes.
- Salon de musique — 10 minutes.
- Boudoir — 10 minutes.
Sources et vérification
Cet article s'appuie sur les notices d'œuvres et les pages de visite du site officiel du musée Jacquemart-André, complétées par Wikipédia pour les éléments biographiques et historiques.
- Musée Jacquemart-André — Henri III reçu à la villa Contarini
- Musée Jacquemart-André — Le jardin d'hiver et l'escalier
- Wikipédia — Henri III reçu à la villa Contarini
- Musée Jacquemart-André — Buste du pape Grégoire XV
- Wikipedia (EN) — Bust of Pope Gregory XV
- Musée Jacquemart-André — Les appartements de réception
- Musée Jacquemart-André — Buste posthume de l'architecte Jacques Gabriel
- Musée Jacquemart-André — Buste d'Antoine-Louis-François Le Fèvre de Caumartin
- Musée Jacquemart-André — Galerie en ruines (Hubert Robert)
- Musée Jacquemart-André — Tête de vieillard (Fragonard)
- Musée Jacquemart-André — Les appartements privés (Boudoir)
- Musée Jacquemart-André — Portrait de la comtesse Catherine Skavronskaïa
- Wikipedia (EN) — Portrait of Countess Yekaterina Skavronskaya
- Wikipedia (EN) — Yekaterina von Engelhardt
- Musée Jacquemart-André (privatisation) — Le Salon de musique
- Wikipédia — Musée Jacquemart-André
- Wikipédia — Édouard André (collectionneur)
- Musée protestant — The André family
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du musée Jacquemart-André avant de suivre un itinéraire.
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