Pourquoi cette salle
La salle 34 rassemble la peinture britannique de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le musée l'a rebaptisée en mai 2025 « Blavatnik Family Foundation Room » à l'occasion d'un mécénat, mais son numéro n'a pas changé : c'est toujours là, au niveau 2, qu'on trouve Hogarth, Gainsborough, Stubbs, Reynolds et Raeburn.
Ce qui rend la salle intéressante n'est pas un nom d'artiste isolé, mais le fait que ces peintres se répondent. Hogarth y raconte une fiction moralisatrice sur l'argent et le mariage ; Gainsborough y peint un couple bien réel posant sur ses propres terres ; Stubbs y consacre une toile entière à un cheval, sans cavalier ni décor. Ensemble, ils dressent le portrait d'une société obsédée par le rang, la propriété et l'apparence — et suffisamment sûre d'elle-même pour se faire peindre sans complaisance.
1. Marriage A-la-Mode : un feuilleton en six actes
Hogarth n'a pas peint cette série sur commande : il l'a peinte en pariant qu'un collectionneur l'achèterait une fois terminée, vers 1743. Les six toiles, toutes de la même taille (69,9 × 90,8 cm), se lisent comme les scènes d'une pièce de théâtre. Dans Marriage A-la-Mode, un comte désargenté marie son fils à la fille d'un riche marchand de la City pour toucher sa dot : ni le fils ni la fille n'ont leur mot à dire. Dans le premier tableau, The Marriage Settlement, cherchez le détail qui résume tout : deux chiens de chasse enchaînés l'un à l'autre au premier plan, pendant que le futur marié admire son propre reflet dans le miroir — un miroir où c'est en réalité le visage de l'avocat Silvertongue qui apparaît, déjà penché vers la promise.
La suite tourne au vaudeville puis au drame. Dans The Tête à Tête, le jeune couple rentre épuisé, chacun de son côté, d'une nuit passée loin l'un de l'autre. Dans The Inspection, le mari consulte un charlatan pour une maladie vénérienne. Dans The Toilette, la comtesse reçoit ses visiteurs pendant sa toilette matinale, en imitation des levers aristocratiques français ; approchez-vous de la statuette que tient un jeune page, elle figure Actéon changé en cerf — l'allusion au mari trompé n'est pas subtile.
Le dénouement, lui, ne l'est pas non plus. Dans The Bagnio, le mari surprend sa femme avec Silvertongue dans une maison de bains louée à l'heure et meurt poignardé. Dans The Lady's Death, la comtesse, apprenant la pendaison de son amant, s'empoisonne au laudanum ; une nourrice lui présente une dernière fois son enfant, marqué par la syphilis congénitale, pendant que son père retire l'anneau de son doigt plutôt que de la consoler. Hogarth vend la série de son vivant, en 1751, à un premier acheteur ; elle change encore de mains et passe par deux ventes aux enchères infructueuses avant d'être finalement adjugée le 10 février 1797 à l'assureur John Julius Angerstein. À la mort de ce dernier, elle entre à la National Gallery en 1824 avec le reste de sa collection — un achat qui a littéralement fondé le musée, ouvert la même année dans l'ancien hôtel particulier d'Angerstein.
2. Whistlejacket : un cheval plus grand que la raison
Whistlejacket est né en 1749, a couru sans grand éclat pour son premier propriétaire, puis a été racheté en 1756 par Charles Watson-Wentworth, 2e marquis de Rockingham, qui possédait une écurie de 200 chevaux dans son domaine de Wentworth Woodhouse, dans le Yorkshire. Le cheval a connu sa plus grande victoire à dix ans, à York, en août 1759 — sa dernière course avant la retraite. C'est Rockingham qui a commandé à George Stubbs ce portrait presque grandeur nature : la toile mesure 292 × 246,4 cm, et le cheval y est peint cabré, seul, sans cavalier ni paysage.
Ce fond vide a fait naître des légendes : certains ont raconté que Stubbs prévoyait d'y ajouter le roi George III en cavalier, ou que le cheval, apercevant sa propre image, se serait cabré de fureur en la voyant, forçant Rockingham à accrocher la toile inachevée. Les historiens de l'art rejettent ces récits — les ombres peintes sous les sabots montrent un tableau bien terminé, et Rockingham, collectionneur de sculpture antique, avait déjà commandé à Stubbs d'autres portraits de chevaux au fond tout aussi nu, sans doute inspirés des bas-reliefs classiques. Reculez-vous en entrant dans la salle : la toile est calculée pour occuper tout le champ de vision à quelques mètres.
Le tableau est resté dans la famille de Rockingham (mort sans enfant en 1782, il est passé à ses héritiers, les comtes Fitzwilliam) jusqu'en 1997, année où la National Gallery l'a acheté 11 millions de livres, avec le soutien du Heritage Lottery Fund. Au printemps 2026, le musée expose juste à côté Scrub, a bay horse belonging to the Marquess of Rockingham, un autre cheval de Rockingham peint la même année par Stubbs — l'occasion de comparer les deux toiles côte à côte.
3. Mr and Mrs Andrews : un couple et ses terres
Robert Andrews (1725-1806) épouse Frances Mary Carter (1732-1780) le 10 novembre 1748 ; il a 22 ans, elle 16. Gainsborough peint le couple peu après, vers 1750, sur une toile inhabituellement large et basse (69,8 × 119,4 cm) qui laisse près de la moitié du tableau à un paysage : celui de leur domaine d'Auberies, près de Sudbury, dans le Suffolk. Retournez-vous vers le fond de la toile : le clocher qu'on distingue entre les arbres est celui de l'église All Saints, où les Andrews se sont mariés.
Robert Andrews pose fusil sous le bras, chien à ses pieds — les attributs d'un propriétaire qui a le droit de chasser sur ses terres, un privilège encore réservé à une minorité de propriétaires terriens à cette époque. Cherchez, sur la robe bleue de Frances Andrews, une zone du tissu restée non finie sur ses genoux : les historiens débattent encore de ce que Gainsborough comptait y peindre — un faisan, un livre, un ouvrage de couture — sans qu'aucune réponse ne fasse consensus.
Le tableau est resté dans la famille Andrews pendant plus de deux siècles, jusqu'à ce qu'un descendant, Gerald Willoughby Andrews, le vende chez Sotheby's en 1960 pour 130 000 livres. La National Gallery l'a acquis grâce à une subvention exceptionnelle du Trésor britannique, complétée par le Pilgrim Trust, l'Art Fund, la société Associated Television et des donateurs privés.
4. The Graham Children : un portrait de famille rattrapé par le deuil
Daniel Graham, apothicaire officiel de George Ier puis de George II, commande à Hogarth en 1742 ce portrait de ses quatre enfants. Sur la toile (160,5 × 181 cm), l'aînée Henrietta tient des cerises, un frère actionne un orgue de barbarie, la benjamine Anna Maria esquisse un pas de danse — et un chat grimpe le long d'une chaise pour tenter d'attraper un chardonneret en cage.
Le détail qui change tout : le plus jeune des enfants, Thomas, installé dans une voiture d'enfant dorée décorée d'un oiseau, était déjà mort quand Hogarth a terminé le tableau. Les œillets croisés posés près de lui sont des fleurs funéraires. Cherchez, en arrière-plan, la pendule surmontée d'un cupidon ailé tenant une faux : elle indique 13h45, sans doute l'heure de la mort de l'enfant. Le chat qui menace l'oiseau, dans un tableau censé célébrer l'innocence de l'enfance, prend alors un tout autre sens.
5. The Archers : deux frères, un arc, une lumière
Henry Raeburn peint vers 1789-1790 les frères Robert Ferguson of Raith et Ronald Ferguson, alors dans la fin de leur adolescence — plusieurs années avant qu'ils ne deviennent officiellement membres de la Royal Company of Archers, la compagnie d'archers royale écossaise, Robert en 1792 et Ronald en 1801. Le tableau (110,5 × 123,6 cm) profite d'un engouement de l'époque pour l'archerie remise à la mode comme sport aristocratique.
La composition mérite qu'on s'y attarde : Robert, en profil net, est éclairé de face en train de bander son arc, tandis que Ronald, derrière lui, reste entièrement dans l'ombre et regarde droit vers le visiteur, encadré par la corde tendue de l'arc de son frère. La flèche, à l'horizontale, coupe la toile exactement en deux. La National Gallery a acquis le tableau en 2000-2001 dans le cadre du dispositif britannique d'acceptation d'œuvres en paiement de droits de succession — une troisième façon d'entrer dans les collections, différente de l'achat de Whistlejacket ou de celui, financé par souscription publique, de Mr and Mrs Andrews.
Combien de temps
Comptez une petite demi-heure pour ce parcours si vous prenez le temps de lire les six actes de Hogarth dans l'ordre — c'est le tableau qui demande le plus d'attention, précisément parce qu'il se lit comme un texte.
- Marriage A-la-Mode (les six tableaux) — 15 minutes.
- Whistlejacket — 5 minutes, en reculant pour prendre la mesure du format.
- Mr and Mrs Andrews — 5 minutes.
- The Graham Children — 5 minutes.
- The Archers — 3 minutes.
Sources et vérification
Toutes les dates, dimensions, provenances et anecdotes de ce parcours ont été vérifiées sur nationalgallery.org.uk, sur les notices officielles de chaque œuvre.
- National Gallery — Whistlejacket (George Stubbs)
- National Gallery — Mr and Mrs Andrews (Thomas Gainsborough)
- National Gallery — Marriage A-la-Mode: 1, The Marriage Settlement
- National Gallery — Marriage A-la-Mode: 4, The Toilette
- National Gallery — Marriage A-la-Mode: 5, The Bagnio
- National Gallery — Marriage A-la-Mode: 6, The Lady's Death
- National Gallery — The Graham Children (William Hogarth)
- National Gallery — The Archers (Sir Henry Raeburn)
- National Gallery — Plan, salle 34, niveau 2
- National Gallery — Communiqué : Room 34 renommée Blavatnik Family Foundation Room
- National Gallery — Communiqué : Stubbs, Portrait of a Horse (2026)
- National Gallery — John Julius Angerstein, biographie de collectionneur
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site de la National Gallery avant de suivre un itinéraire.
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