Musée de l’Orangerie

L’École de Paris vue par son marchand : Modigliani, Soutine, Utrillo

Les salles 8, 13 et 15 de l’Orangerie ne rassemblent pas seulement des œuvres de l’École de Paris : elles racontent ce qu’un seul homme, Paul Guillaume, a vu chez des peintres que presque personne ne défendait encore. Modigliani mourra sans fortune, Soutine restera longtemps invendable, Utrillo peindra Montmartre depuis un hôpital psychiatrique. Guillaume, lui, a misé sur les trois avant que le monde ne s’y intéresse.

Salles et œuvres vérifiées le 6 septembre 2026

Qui était Paul Guillaume

Paul Guillaume (1891-1934) débute comme employé dans un garage parisien, où il découvre par hasard des masques et statues africains expédiés en accompagnement de cargaisons de caoutchouc destiné à l’industrie du pneu. Cette rencontre avec l’art africain, en 1911, le conduit vers Guillaume Apollinaire, qui le pousse à en faire un métier : les deux hommes publient ensemble en 1914 un premier album de sculptures nègres. Guillaume ouvre ensuite une galerie rue de Miromesnil et glisse de l’art africain vers les peintres vivants qui l’intéressent le plus : Modigliani, Soutine, Derain, Utrillo, Matisse, Picasso.

Ce que ces artistes ont en commun au moment où Guillaume les remarque n’est pas le style, mais la précarité : aucun n’a encore de marché. La collection qui porte aujourd’hui son nom, associé à celui de Jean Walter, n’est donc pas une collection de valeurs sûres achetées après coup, mais le résultat de paris pris tôt, parfois des années avant que ces peintres ne soient reconnus.

1. Salle 8 — Le marchand et son premier peintre

C’est le poète Max Jacob qui présente Amedeo Modigliani à Paul Guillaume en 1914. Guillaume devient vraisemblablement son marchand à partir de la fin de l’année 1915 : il lui loue un atelier à Montmartre, achète et vend ses toiles, le fait connaître dans les cercles littéraires et artistiques parisiens. Modigliani peint et dessine son marchand à plusieurs reprises entre 1915 et 1916 — c’est de cette période que date le portrait connu sous le nom de « Novo Pilota ». Guillaume ne restera cependant pas son unique soutien : dès 1916, un second marchand, Léopold Zborowski, prend le relais et devient le principal collecteur de son œuvre jusqu’à la fin de sa vie.

Modigliani meurt le 24 janvier 1920, à 35 ans, d’une méningite tuberculeuse — une maladie contractée dès l’adolescence, aggravée par des années de dénuement et une consommation d’alcool importante. Ses amis le retrouvent inconscient dans son atelier deux jours plus tôt. « Antonia » et « Femme au ruban de velours », présentées salle 8 à côté d’« Arlequin et Pierrot » d’André Derain — un autre peintre que Guillaume défendait au même moment —, appartiennent à cette période où le marchand tente de faire exister un peintre que le marché ignore encore.

2. Salle 15 — La viande comme sujet

Chaïm Soutine peint en 1925, dans son atelier de la rue du Saint-Gothard, une dizaine de toiles autour de carcasses de bœuf et de morceaux d’animaux qu’il se fait livrer entiers. Il travaille uniquement d’après le motif, sans esquisse préparatoire, et laisse volontairement la viande se décomposer plusieurs jours pour en peindre les couleurs changeantes — au point que la putréfaction, l’odeur et les mouches finissent par provoquer des conflits avec le voisinage. « Bœuf et tête de veau », conservé à l’Orangerie, appartient à cette série ; le tableau le plus célèbre du même corpus, « Le Bœuf écorché », s’inspire directement de la carcasse de bœuf peinte par Rembrandt, que Soutine admirait au Louvre.

Soutine reste pourtant un peintre que personne n’achète. Le tournant survient en 1922-1923, lorsque le collectionneur américain Albert Barnes découvre une toile de lui, « Le Pâtissier », dans la galerie de Paul Guillaume. Barnes l’achète sur-le-champ puis revient acquérir une cinquantaine d’autres toiles de Soutine auprès de Guillaume et d’un second marchand, en quelques jours seulement. Cette opération, organisée par Guillaume, change radicalement la situation financière de Soutine et le fait connaître simultanément à Paris et à Philadelphie dès la fin de 1923.

3. Salle 13 — Montmartre peint de mémoire

Maurice Utrillo est le fils de Suzanne Valadon, elle-même peintre reconnue, ancien modèle de Renoir et de Degas. C’est elle qui, en 1904, pousse son fils à peindre comme dérivatif à un alcoolisme déjà installé. La maladie le conduit néanmoins à de premiers internements en hôpital psychiatrique dès 1912, puis 1914, et à d’autres séjours répétés par la suite.

Incapable de peindre en extérieur pendant ces périodes, Utrillo travaille en atelier, parfois depuis sa chambre d’hôpital, à partir de cartes postales représentant les rues de Montmartre — certaines lui étant envoyées par sa mère elle-même. « Butte Pinson », « Église Saint-Pierre », « Église de Clignancourt » et « La Mairie au drapeau », réunies salle 13, appartiennent à cette veine de vues montmartroises reconstituées davantage à partir de mémoire et de documents que sur le motif.

Combien de temps

Ce parcours peut se faire en une demi-heure environ, ou en prenant plus de temps devant chaque salle si vous voulez observer la matière des toiles de Soutine ou comparer les portraits de Guillaume par Modigliani.

  • Salle 8 — Modigliani et Derain — 10 minutes.
  • Salle 15 — Soutine — 10 minutes.
  • Salle 13 — Utrillo — 8 minutes.

Sources et vérification

Les faits ci-dessous ont été vérifiés auprès du musée de l’Orangerie, de la Fondation Barnes et de sources biographiques croisées ; les liens complets figurent en bas de page.

Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du musée de l’Orangerie avant de suivre un itinéraire.

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