Londres — Dulwich Picture Gallery

Dulwich : la galerie-mausolée et son Rembrandt qu'on n'arrête pas de voler

À dix minutes de train de Victoria, dans un quartier résidentiel du sud de Londres, se trouve un bâtiment qu'on ne visite jamais par hasard. Dulwich Picture Gallery est considérée comme la première galerie d'art publique construite spécifiquement à cet effet en Angleterre, ouverte en 1817 dans un édifice signé Sir John Soane. La collection qu'elle abrite n'était pas destinée à l'origine à des visiteurs anglais : elle avait été rassemblée pour un roi de Pologne qui n'a jamais pu la récupérer. Et dans la salle 5, un petit portrait de Rembrandt détient un record que le musée revendique lui-même : celui du tableau le plus volé au monde.

Salles et œuvres vérifiées sur la base de collections du musée

Portrait de Jacob de Gheyn III, peinture de Rembrandt, à la Dulwich Picture Gallery
Rembrandt, Portrait de Jacob de Gheyn III (1632) — Wikimedia Commons, Domaine public

Une collection royale sans roi

En 1790, le marchand d'art français Noël Desenfans et le peintre Sir Francis Bourgeois sont chargés par Stanislas II Auguste Poniatowski, roi de Pologne, de constituer pour lui une collection de tableaux destinée à "favoriser le progrès des beaux-arts en Pologne". Les deux hommes y consacrent plusieurs années — pendant lesquelles la Pologne est progressivement démembrée par ses voisins. En 1795, à la suite des partitions, le royaume disparaît et le roi est contraint d'abdiquer avant d'avoir pu payer ni recevoir les œuvres. Desenfans et Bourgeois se retrouvent à Londres avec une collection royale sur les bras et aucun destinataire.

Faute de trouver un acquéreur — ils démarchent en vain le tsar de Russie et le gouvernement britannique — les deux hommes gardent la collection, en revendent certaines pièces, en achètent d'autres. Desenfans meurt en 1807 ; Bourgeois, qui lui survit, fait alors appel à l'architecte Sir John Soane pour édifier un mausolée destinés à recevoir sa dépouille. C'est cette collection privée, née d'une commande royale avortée, qui devient quelques années plus tard le fonds fondateur d'un musée public.

1. Un bâtiment pensé pour la lumière du jour — et pour la mort

Le 8 janvier 1811, Bourgeois meurt des suites d'une chute de cheval : il refuse l'amputation de la jambe blessée et son état s'aggrave. Son testament lègue la collection au Dulwich College "pour l'inspection du public", créant de fait l'une des premières galeries publiques de Grande-Bretagne. Soane, déjà engagé pour le mausolée de Desenfans, dessine le nouveau bâtiment : les plans sont approuvés en juillet 1811, les fondations posées le 19 octobre de la même année, et la galerie ouvre au public en 1817. Levez les yeux en entrant dans les salles d'exposition : il n'y a aucune fenêtre latérale. Soane éclaire les tableaux exclusivement par une série de lanternons de toit, qui diffusent une lumière zénithale homogène tout en libérant les murs pour l'accrochage — un procédé qui a durablement influencé la conception des galeries d'art construites après lui.

Le mausolée, lui, est intégré au corps même du bâtiment, à l'ouest de l'enfilade des salles. Sa forme reprend le vocabulaire du monument funéraire — urnes en toiture, sarcophages sculptés au-dessus des portes, autels aux angles — et sa lumière, filtrée par des verres teintés de couleur ambre, est délibérément différente de celle des salles voisines : Soane parlait d'une "lumière religieuse". Desenfans, Bourgeois et Margaret, la veuve de Desenfans, y reposent tous les trois dans des cercueils scellés. Peu de musées au monde font cohabiter aussi frontalement une collection d'art et le tombeau de ses fondateurs — ne traversez pas cet espace trop vite, c'est la pièce la plus singulière du parcours.

2. Le petit portrait qu'on n'arrête pas de voler

En salle 5 est accroché le Portrait de Jacob de Gheyn III, peint par Rembrandt en 1632 : une huile sur panneau de chêne d'à peine 30 sur 25 centimètres. À l'origine, ce n'était pas une commande isolée : Jacob de Gheyn III et son ami Maurits Huygens avaient chacun fait peindre leur portrait par Rembrandt, sur un panneau de format identique, avec un pacte — celui qui mourrait le premier léguerait le sien au survivant. De Gheyn est mort avant Huygens ; les deux tableaux ont fini réunis. C'est ce petit format, facile à glisser sous un bras, qui a fait sa fortune criminelle.

Le tableau a été volé quatre fois depuis Dulwich : la nuit du 31 décembre 1966 (les voleurs percent une porte à la mèche et à la chignole ; l'œuvre est retrouvée quelques jours plus tard, abandonnée dans un buisson) ; en 1973 (un homme la dissimule sous son pull et sort du musée, avant d'être interpellé alors qu'il s'éloigne à vélo, le tableau dans le panier) ; le 14 août 1981 (elle est retrouvée le 3 septembre lors de l'arrestation de quatre hommes dans un taxi, après une filature policière) ; et en mai 1983 (des cambrioleurs fracassent une verrière du toit et arrachent le tableau du mur à la pince-monde ; il ne réapparaît qu'en octobre 1986, dans un colis anonyme déposé à la consigne d'une gare de garnison britannique à Münster, en Allemagne). Ces quatre vols valent au tableau une entrée au Guinness World Records comme œuvre la plus volée au monde, et le surnom de "takeaway Rembrandt" outre-Manche. Devant ce format modeste, on mesure mal, au premier regard, pourquoi il a autant attiré les voleurs — c'est précisément la question à se poser en salle 5.

Un second Rembrandt, jamais volé celui-là, complète la salle : la Jeune fille à la fenêtre (1645) montre une servante accoudée à un rebord de pierre, la main portée à son collier, le regard planté droit dans celui du visiteur. L'écrivain français Roger de Piles, qui posséda le tableau à la fin du XVIIe siècle, racontait que Rembrandt l'exposait à la fenêtre de sa maison — les passants s'arrêtaient, intrigués qu'une servante reste debout aussi longtemps sans bouger, avant de comprendre qu'il s'agissait d'une peinture.

3. Le Siècle d'or hollandais autour du portrait

La même salle rassemble plusieurs peintres du paysage hollandais du XVIIe siècle, dont Jan Wijnants, qui a rejoint la collection notamment via le legs Bourgeois de 1811. Son Paysage avec une vache s'abreuvant (DPG114) montre les dunes et le chemin creux typiques de son répertoire, presque toujours sans personnage principal : Wijnants confiait l'ajout des figures et des animaux à des spécialistes de ce genre, une pratique de collaboration courante dans les ateliers hollandais de l'époque. Cherchez la lumière rasante sur le sable et les arbres morts qui reviennent comme une signature.

Willem van de Velde le Jeune, également présent dans la salle avec Une forte brise, était le marinier le plus reconnu de son temps : le tableau montre trois petits cargos luttant contre une mer agitée, tandis que des navires de guerre voguent au loin — une composition typique de ce peintre qui s'installe en Angleterre à partir de 1672 et y marque durablement la peinture de marine anglaise. À côté, Fontaine romaine avec du bétail et des personnages de Nicolaes Berchem s'inspire d'une fontaine du Forum romain, et Un bois près de La Haye, avec vue sur le Huis ten Bosch de Jan van Kessel — dont l'attribution n'a été confirmée que par la découverte d'une esquisse préparatoire du chêne central — montre le palais royal construit entre 1645 et 1652 pour Amalia van Solms-Braunfels. Quatre peintres, quatre genres — paysage, marine, scène pastorale, vue topographique —, montrés ici dans leur diversité plutôt que comme un simple faire-valoir du Rembrandt voisin.

4. Ailleurs dans la galerie : un Rembrandt tardif, un Cuyp et une cascade de Ruisdael

Un jeune homme, peut-être Titus, le fils de l’artiste (vers 1668, huile sur toile, 78,6 × 64,2 cm), toujours en salle 5, émerge des ténèbres et se tourne vers le spectateur d’un air pensif ; le côté gauche du visage, vivement éclairé, avance hors de l’ombre. Un visiteur de 1824 le tenait pour l’un de ces portraits dont on dit « ce doit être ressemblant ». L’attribution et l’identité du modèle sont longtemps restées débattues : l’opinion savante récente favorise Rembrandt, dans son style tardif des années 1660 (touche large, empâtements) ; le modèle a été identifié comme Titus, mais la présence de livres, à peine visibles à l’arrière-plan, ferait plutôt penser à un érudit. La tête est en bon état, le reste de la figure — surtout le manteau — a été usé.

Un chemin près d’une rivière, d’Aelbert Cuyp (vers 1660, huile sur toile, 113 × 167,6 cm, salle 4), montre un paysage serein baigné d’une lumière dorée, avec des bergers, un âne portant un cavalier et deux pêcheurs au loin. C’est probablement l’un de ses derniers tableaux : marié en 1658 à une riche veuve des environs de Dordrecht, il semble avoir cessé de peindre peu après. Sa popularité en Grande-Bretagne date du dernier quart du XVIIIe siècle ; lorsque le marché atteint son sommet, vers 1870, près des trois quarts des Cuyp connus sont dans des collections britanniques.

Une cascade, de Jacob van Ruisdael (1670-1679, huile sur toile, 98,5 × 83,4 cm, signée ; salle 11), illustre l’un de ses sujets préférés. Il a sans doute découvert de telles chutes d’eau par les œuvres d’Allart van Everdingen, qui avait voyagé en Norvège et en Suède en 1644 : le tableau est une invention de l’artiste, mais rend très bien l’eau qui déferle et un cadre sauvage.

Combien de temps

Le parcours Dulwich se prête à une visite courte et dense : le bâtiment de Soane, le mausolée et la salle 5 concentrent l'essentiel de ce qui rend le lieu unique, sans nécessiter de couvrir l'intégralité des 600 tableaux exposés.

  • La façade et les lanternons de Soane — 5 minutes.
  • Le mausolée — 5 minutes.
  • Portrait de Jacob de Gheyn III, le Rembrandt le plus volé au monde — 8 minutes.
  • Jeune fille à la fenêtre (Rembrandt) — 6 minutes.
  • Paysage avec une vache s'abreuvant (Wijnants) — 5 minutes.
  • Une forte brise (Van de Velde le Jeune) — 5 minutes.
  • Fontaine romaine avec du bétail et des personnages (Berchem) — 5 minutes.
  • Un bois près de La Haye (Van Kessel) — 5 minutes.
  • Le reste de la collection — 11 minutes.
  • Un jeune homme, peut-être Titus (Rembrandt, salle 5) — 6 minutes.
  • Un chemin près d'une rivière (Cuyp, salle 4) — 6 minutes.
  • Une cascade (Ruisdael, salle 11) — 5 minutes.

Sources et vérification

Les faits, dates et chiffres qui suivent ont été vérifiés auprès du site officiel de Dulwich Picture Gallery, de Wikipédia (anglais et français) et de sources spécialisées sur l'histoire de l'art et les vols d'œuvres.

Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site de la Dulwich Picture Gallery avant de suivre un itinéraire.

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Dulwich Picture Gallery, Londres

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