Une collection royale sans roi
En 1790, le marchand d'art français Noël Desenfans et le peintre Sir Francis Bourgeois sont chargés par Stanislas II Auguste Poniatowski, roi de Pologne, de constituer pour lui une collection de tableaux destinée à "favoriser le progrès des beaux-arts en Pologne". Les deux hommes y consacrent plusieurs années — pendant lesquelles la Pologne est progressivement démembrée par ses voisins. En 1795, à la suite des partitions, le royaume disparaît et le roi est contraint d'abdiquer avant d'avoir pu payer ni recevoir les œuvres. Desenfans et Bourgeois se retrouvent à Londres avec une collection royale sur les bras et aucun destinataire.
Faute de trouver un acquéreur — ils démarchent en vain le tsar de Russie et le gouvernement britannique — les deux hommes gardent la collection, en revendent certaines pièces, en achètent d'autres. Desenfans meurt en 1807 ; Bourgeois, qui lui survit, fait alors appel à l'architecte Sir John Soane pour édifier un mausolée destinés à recevoir sa dépouille. C'est cette collection privée, née d'une commande royale avortée, qui devient quelques années plus tard le fonds fondateur d'un musée public.
1. Un bâtiment pensé pour la lumière du jour — et pour la mort
Le 8 janvier 1811, Bourgeois meurt des suites d'une chute de cheval : il refuse l'amputation de la jambe blessée et son état s'aggrave. Son testament lègue la collection au Dulwich College "pour l'inspection du public", créant de fait l'une des premières galeries publiques de Grande-Bretagne. Soane, déjà engagé pour le mausolée de Desenfans, dessine le nouveau bâtiment : les plans sont approuvés en juillet 1811, les fondations posées le 19 octobre de la même année, et la galerie ouvre au public en 1817. Levez les yeux en entrant dans les salles d'exposition : il n'y a aucune fenêtre latérale. Soane éclaire les tableaux exclusivement par une série de lanternons de toit, qui diffusent une lumière zénithale homogène tout en libérant les murs pour l'accrochage — un procédé qui a durablement influencé la conception des galeries d'art construites après lui.
Le mausolée, lui, est intégré au corps même du bâtiment, à l'ouest de l'enfilade des salles. Sa forme reprend le vocabulaire du monument funéraire — urnes en toiture, sarcophages sculptés au-dessus des portes, autels aux angles — et sa lumière, filtrée par des verres teintés de couleur ambre, est délibérément différente de celle des salles voisines : Soane parlait d'une "lumière religieuse". Desenfans, Bourgeois et Margaret, la veuve de Desenfans, y reposent tous les trois dans des cercueils scellés. Peu de musées au monde font cohabiter aussi frontalement une collection d'art et le tombeau de ses fondateurs — ne traversez pas cet espace trop vite, c'est la pièce la plus singulière du parcours.
2. Le petit portrait qu'on n'arrête pas de voler
En salle 5 est accroché le Portrait de Jacob de Gheyn III, peint par Rembrandt en 1632 : une huile sur panneau de chêne d'à peine 30 sur 25 centimètres. À l'origine, ce n'était pas une commande isolée : Jacob de Gheyn III et son ami Maurits Huygens avaient chacun fait peindre leur portrait par Rembrandt, sur un panneau de format identique, avec un pacte — celui qui mourrait le premier léguerait le sien au survivant. De Gheyn est mort avant Huygens ; les deux tableaux ont fini réunis. C'est ce petit format, facile à glisser sous un bras, qui a fait sa fortune criminelle.
Le tableau a été volé quatre fois depuis Dulwich : la nuit du 31 décembre 1966 (les voleurs percent une porte à la mèche et à la chignole ; l'œuvre est retrouvée quelques jours plus tard, abandonnée dans un buisson) ; en 1973 (un homme la dissimule sous son pull et sort du musée, avant d'être interpellé alors qu'il s'éloigne à vélo, le tableau dans le panier) ; le 14 août 1981 (elle est retrouvée le 3 septembre lors de l'arrestation de quatre hommes dans un taxi, après une filature policière) ; et en mai 1983 (des cambrioleurs fracassent une verrière du toit et arrachent le tableau du mur à la pince-monde ; il ne réapparaît qu'en octobre 1986, dans un colis anonyme déposé à la consigne d'une gare de garnison britannique à Münster, en Allemagne). Ces quatre vols valent au tableau une entrée au Guinness World Records comme œuvre la plus volée au monde, et le surnom de "takeaway Rembrandt" outre-Manche. Devant ce format modeste, on mesure mal, au premier regard, pourquoi il a autant attiré les voleurs — c'est précisément la question à se poser en salle 5.
3. Le Siècle d'or hollandais autour du portrait
La même salle rassemble plusieurs peintres du paysage hollandais du XVIIe siècle, dont Jan Wijnants, qui a rejoint la collection notamment via le legs Bourgeois de 1811. Wijnants peignait des paysages de dunes et de chemins creux, souvent sans personnages : il confiait ensuite l'ajout des figures et des animaux à des spécialistes de ce genre, une pratique de collaboration courante dans les ateliers hollandais de l'époque. Cherchez, dans ses toiles, la lumière rasante sur le sable et les arbres morts qui reviennent comme une signature.
Willem van de Velde le Jeune, également présent dans la salle, était le marinier le plus reconnu de son temps : ses scènes de mer, entre calme plat et tempête, ont durablement marqué la peinture de marine anglaise du XVIIIe siècle, où il s'installe d'ailleurs à partir de 1672. À côté de ces paysages et marines, Jan van Kessel et Nicolaes Berchem complètent le tableau d'un Siècle d'or hollandais montré ici dans sa diversité de genres — paysage, marine, scène pastorale — plutôt que comme un simple faire-valoir du Rembrandt voisin.
Combien de temps
Le parcours Dulwich se prête à une visite courte et dense : le bâtiment de Soane, le mausolée et la salle 5 concentrent l'essentiel de ce qui rend le lieu unique, sans nécessiter de couvrir l'intégralité des 600 tableaux exposés.
- La façade et les lanternons de Soane — 5 minutes.
- Le mausolée — 5 minutes.
- Le Rembrandt le plus volé au monde (salle 5) — 10 minutes.
- Les paysages hollandais de la salle 5 (Wijnants, Van de Velde) — 10 minutes.
- Le reste de la collection — 20 minutes.
Sources et vérification
Les faits, dates et chiffres qui suivent ont été vérifiés auprès du site officiel de Dulwich Picture Gallery, de Wikipédia (anglais et français) et de sources spécialisées sur l'histoire de l'art et les vols d'œuvres.
- Dulwich Picture Gallery — Our architecture
- Dulwich Picture Gallery — Sir Peter Francis Bourgeois
- Wikipedia — Dulwich Picture Gallery
- Wikipedia — Francis Bourgeois
- Wikipedia — Noël Desenfans
- Wikipedia — Portrait of Jacob de Gheyn III
- RKD Studies — Desenfans, Bourgeois and the Polish King
- Priceless — Rembrandt's Jacob de Gheyn III Thefts
- Art UK — Rembrandt's Girl at a Window at Dulwich Picture Gallery
- Art UK — Landscape with a Cow Drinking (Jan Wijnants)
- RKD Studies — Willem van de Velde II à Dulwich
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site de la Dulwich Picture Gallery avant de suivre un itinéraire.
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