Milan · Pinacothèque de Brera

Il Bacio : le baiser qui cachait un message politique

Le tableau le plus reproduit d'Italie n'est pas seulement une scène d'amour : c'est un message politique maquillé en costume d'époque, peint par un artiste qui savait exactement ce qu'il risquait à parler plus clairement. Dans les salles voisines, son rival portraitiste et les peintres de la génération suivante racontent une tout autre Italie.

Salles et œuvres vérifiées sur la base de collections du musée

Le Baiser (Il Bacio), peinture de Francesco Hayez, à la Pinacothèque de Brera
Francesco Hayez, Le Baiser (1859) — Wikimedia Commons, Domaine public

Peindre le Moyen Âge pour parler de son propre siècle

Francesco Hayez peint Il Bacio (Le Baiser) en 1859, dans une Italie encore divisée en plusieurs États sous influence ou domination étrangère, en pleine période de répression des mouvements nationalistes par l'occupant autrichien en Lombardie. Montrer directement des idées d'unité ou d'indépendance italienne relevait alors de la provocation punissable ; Hayez choisit donc de les envelopper dans une scène costumée, un couple qui s'embrasse en vêtements médiévaux, dans l'angle d'un escalier de pierre. Les salles 37 et 38 de Brera, consacrées à la peinture italienne du XIXe siècle, montrent ensuite comment cette génération de peintres — de Hayez à Fattori — a continué de raconter l'Italie bien après 1859.

1. Un baiser d'adieu, pas une déclaration

Le jeune homme porte un pied posé sur la première marche, prêt à partir, une jambe déjà tournée vers la sortie — ce n'est pas un baiser de retrouvailles mais un adieu, celui d'un homme qui s'apprête à rejoindre un combat. Dans la pénombre de l'escalier, à gauche, une silhouette encapuchonnée observe la scène sans qu'on sache s'il s'agit d'un allié ou d'une menace. Les couleurs choisies par Hayez — le vert de la robe, le blanc de la doublure, le rouge de la chausse — reprennent discrètement celles du drapeau italien, tricolore alors interdit dans les États sous contrôle autrichien.

Cette lecture patriotique n'a jamais été confirmée par un écrit de Hayez lui-même expliquant son intention exacte, mais elle s'est imposée très tôt dans la réception du tableau et reste aujourd'hui l'interprétation retenue par le musée.

2. Trois baisers, pas un seul

Hayez peint deux autres versions du même sujet après celle de Brera : une en 1861 pour la famille Mylius, où la robe de la jeune femme devient blanche plutôt que bleue, et une troisième en 1867, avec un voile ajouté dans l'escalier, que le peintre gardera auprès de lui jusqu'à sa mort — signe qu'il s'agissait sans doute de la version à laquelle il restait le plus attaché. Seule la version de 1859, la première et la plus connue, est à la Pinacothèque de Brera.

3. Salle 38 — Le Pergolato de Lega, l'autre XIXe siècle

Accroché dans la même salle que le Bacio, Le Pergolato (à l'origine intitulé Un après-midi, ou Un dopo pranzo) de Silvestro Lega, peint en 1868, montre un groupe de femmes conversant tranquillement à l'ombre d'une tonnelle épaisse, attendant qu'une domestique leur apporte le café sur un plateau. Lega appartient au mouvement dit des Macchiaioli, des peintres toscans qui posent leurs couleurs par larges taches (macchie) plutôt que par un dessin fini, pour capter la lumière plutôt que le détail. Le tableau, donné à la Pinacothèque en 1931 par l'Associazione Amici di Brera, s'appuie sur deux études préparatoires aujourd'hui conservées dans des collections privées.

La confrontation avec Il Bacio, à quelques pas, est directe : là où Hayez théâtralise une allégorie politique en costume médiéval, Lega peint une scène domestique contemporaine sans aucun sous-texte caché — les deux toiles, peintes à neuf ans d'écart, incarnent deux réponses opposées à la même question de ce que doit montrer la peinture italienne après l'unité.

4. Salle 37 — Molteni contre Hayez, une autre rivalité

La salle 37 de Brera est en partie consacrée à Giuseppe Molteni, portraitiste milanais qui fut, de son vivant, le grand rival de Hayez dans les expositions annuelles de Brera — un rival plus mondain, moins politique, mais tout aussi recherché par les commanditaires. Son Portrait de la cantatrice Giuditta Pasta, peint en 1829, la montre en costume de scène dans le rôle de Nina, l'héroïne de l'opéra de Paisiello Nina, ou la folle par amour, assise dans un jardin, un bouquet à la main, un joueur de cornemuse silhouetté dans le paysage à l'arrière-plan.

La Derelitta, peinte par Molteni en 1845, choisit un tout autre registre : une jeune femme en deuil, debout dans une chambre modeste, une couronne de fleurs à la main, le regard tourné vers le ciel, tandis qu'une pièce attenante plongée dans la pénombre laisse deviner un petit cercueil éclairé à la bougie. Molteni, réputé pour le rendu méticuleux des étoffes et des bijoux plutôt que pour la grande peinture d'histoire, y applique son sens du détail à un sujet de deuil populaire et intime — à l'opposé du souffle héroïque que Hayez réserve à ses propres toiles.

5. Salles 37-38 — Fattori, la Toscane après le Risorgimento

Il Riposo (Le Repos, dit aussi Le Chariot rouge), peint par Giovanni Fattori en 1887 et entré à Brera en 1937 via la collection de Riccardo Gualino, referme cette traversée du XIXe siècle italien. La toile montre un paysan épuisé, assis dans un champ après avoir dételé ses bœufs, un après-midi d'été écrasant dans la Maremme toscane ; la composition organise en diagonale un chariot rouge, un champ jaune et la mer bleue au loin. Fattori, l'un des principaux peintres du groupe des Macchiaioli aux côtés de Lega, considérait ce tableau comme l'un de ses meilleurs.

De 1859 à 1887, du Bacio de Hayez à ce Riposo de Fattori, les salles 37 et 38 de Brera racontent ainsi, sans le dire explicitement, le passage d'une Italie qui rêvait encore son unité en costume médiéval à une Italie rurale, unifiée, et déjà nostalgique d'elle-même.

6. Salle 38 — Induno, un Bacio dans le tableau

Triste présage de Girolamo Induno, peint en 1862, montre une jeune femme décoiffée assise au bord d'un lit dans une chambre baignée de lumière matinale, regardant avec anxiété une photographie — sans doute celle d'un soldat parti combattre. Sur le mur, accrochée juste au-dessus d'elle, une copie du Bacio de Hayez ; dans une niche au centre de la composition, un petit buste en plâtre de Garibaldi ; sur le battant de la fenêtre, une estampe montrant les Chemises rouges garibaldiennes brandissant le drapeau tricolore.

Induno et son frère Domenico, tous deux peintres et partisans de Garibaldi, comptent parmi les principaux représentants d'une peinture de genre qui utilise des scènes intimes et domestiques pour rendre le Risorgimento accessible à un public plus large que celui des grandes compositions historiques. En faisant entrer une reproduction du Bacio dans son propre tableau, accroché dans la même salle 38 que l'original, Induno referme la boucle de cette salle sur elle-même : une toile qui parle d'une autre toile, à quelques mètres de distance.

7. Salles XXXVII et XXXVIII — Hayez portraitiste et mélancolique

Dans la salle XXXVIII, le Portrait d’Alessandro Manzoni (1841, huile sur toile, 120 × 92,5 cm) est commandé par la seconde épouse de l’écrivain, Teresa ; le musée le décrit comme le portrait le plus connu du Milanais, fruit de quinze séances de pose et d’une « subtile investigation psychologique ». Donné à Brera en 1900 par Stefano Stampa, beau-fils de Manzoni, il a connu une réplique plus tardive, conservée à la Galleria d’Arte Moderna de Milan.

En salle XXXVII, La Mélancolie (1841-1842, huile sur toile, 138 × 101 cm) est commandée par le marquis Filippo Ala Ponzoni, patriote mazzinien et mécène, et léguée à Brera en 1889. Hayez y emprunte au XVIe siècle vénitien — le traitement du vêtement rappelle Savoldo et le Titien — et aux natures mortes flamandes, mais privilégie l’introspection sur le récit historique ; les fleurs fanées disent la fuite du temps. Le tableau devient l’un des emblèmes de l’inquiétude romantique.

Combien de temps

Six œuvres dans deux salles voisines : compter près d'une heure pour l'ensemble ; une quinzaine de minutes suffisent en ne s'arrêtant que sur Il Bacio et ses trois détails qui changent tout — le pied déjà tourné vers la sortie, la silhouette dans l'ombre, et les couleurs du drapeau dissimulées dans les vêtements.

  • Repères sur Hayez et le Risorgimento — 5 minutes.
  • Il Bacio, lecture politique — 6 minutes.
  • Les trois versions du Bacio — 6 minutes.
  • Le Pergolato (Lega) — 8 minutes.
  • Portrait de Giuditta Pasta (Molteni) — 6 minutes.
  • La Derelitta (Molteni) — 6 minutes.
  • Il Riposo, Le Chariot rouge (Fattori) — 8 minutes.
  • Triste présage (Induno) — 7 minutes.
  • Portrait d'Alessandro Manzoni (Hayez, salle 38) — 6 minutes.
  • La Mélancolie (Hayez, salle 37) — 6 minutes.

Sources et vérification

Vérifié sur les notices officielles de la Pinacothèque de Brera (pinacotecabrera.org) et recoupé avec Wikipédia FR/EN.

Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du Pinacothèque de Brera avant de suivre un itinéraire.

Poursuivre la visite

La Pinacothèque de Brera, Milan

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