Deux pièces qui ne reçoivent personne
La Bibliothèque occupait à l'origine la chambre de Nélie Jacquemart ; elle est devenue, selon la présentation du musée, la pièce la plus retirée de l'hôtel — celle où le couple se retirait pour étudier les catalogues des ventes à venir et arrêter ses futurs achats. Le Cabinet de travail, lui, servait de bureau au quotidien : c'est là qu'Édouard André, puis Nélie Jacquemart, réglaient leurs affaires courantes.
Rien à voir, donc, avec la mise en scène des salons de réception. Pas de plafond peint monumental transplanté d'un palais vénitien, pas de Botticelli ni de Mantegna disposés pour marquer les esprits d'un visiteur. Dans ces deux pièces, les toiles sont petites, les sujets discrets — des portraits d'inconnus, une scène d'atelier — et le mobilier, aussi précieux soit-il, a été choisi comme on meuble un lieu où l'on vit, pas comme on orne un lieu où l'on reçoit.
1. La Bibliothèque — les portraits du Nord plutôt que les grandes machines
Trois portraits accrochés dans la Bibliothèque suffisent à mesurer l'écart avec le reste de la collection. "Les Pèlerins d'Emmaüs" de Rembrandt, panneau de 39 x 42 cm daté vers 1628, appartient aux années où le peintre travaillait encore à Leyde, avant son installation à Amsterdam au tournant des années 1630 : c'est l'une de ses toutes premières versions du sujet, qu'il reprendra à plusieurs reprises dans sa carrière, notamment dans la version plus tardive et plus monumentale conservée au Louvre. Selon le musée, c'est l'un des trois tableaux de Rembrandt qu'Édouard André a acquis pendant le Second Empire — soit près de trente ans avant que le peintre ne devienne une référence incontournable du marché de l'art.
À côté, un portrait d'homme par Antoon Van Dyck (vers 1620, huile sur toile de 117 x 98 cm) représente un magistrat resté anonyme, vêtu de noir devant un rideau rouge — un tableau longtemps attribué à Jacob Jordaens puis à Rubens avant d'être rendu à Van Dyck. Un troisième portrait d'homme, par Frans Hals (vers 1660), au sujet lui aussi non identifié, a été ajouté à la collection par Nélie Jacquemart en 1912, quelques mois avant sa mort — une acquisition tardive, faite pour poursuivre le projet de collection engagé par son mari plutôt que pour son propre usage. Trois portraits d'hommes sans nom, de format modeste, dans une palette sombre : exactement l'inverse des grands sujets religieux ou mythologiques de l'aile italienne.
2. La Bibliothèque — le cabinet dit "de la duchesse de Fontanges"
Le meuble le plus remarquable de la pièce n'est pas un tableau mais un cabinet en ébène et bois de placage, réalisé vers 1680 par l'ébéniste Pierre Gole, d'origine hollandaise, entré au service du roi en 1651. Il a été commandé par Louis XIV pour l'offrir à Marie-Angélique de Scorailles, faite duchesse de Fontanges en 1680 — l'une de ses favorites, morte l'année suivante à vingt ans. Le lien entre le meuble et la duchesse n'est pas une appellation forgée après coup : un inventaire dressé après sa mort en 1681 et des comptes des Bâtiments du Roi mentionnant un ouvrage de sculpture "pour le cabinet de Madame la duchesse de Fontanges" attestent qu'elle en a bien été propriétaire.
L'histoire du meuble après sa sortie des collections royales est plus embrouillée. Acheté par Édouard André en Italie, il portait une estampille italienne qui l'a fait longtemps considérer comme une œuvre d'ébénisterie transalpine. Il a fallu attendre une étude menée en 1985 par l'historien du mobilier Jean-Nérée Ronfort pour établir qu'il s'agissait en réalité d'un meuble français d'origine royale, égaré en Italie puis rapatrié à Paris sans que son propriétaire du XIXe siècle en connaisse la vraie provenance.
3. Le Cabinet de travail — un bureau et une scène d'atelier
Le Cabinet de travail abrite un bureau plat de Jacques Dubois (1694-1763), ébéniste attitré de Louis XV, à décor de laque et bronzes dorés. Le musée en retrace l'acquisition avec précision : acheté chez l'antiquaire Montvallat en 1887, restitué pour une raison non documentée, puis récupéré par Édouard André l'année suivante, en 1888.
Au mur, "Les Débuts du modèle" de Jean-Honoré Fragonard (vers 1769-1770, huile sur toile ovale de 50 x 63 cm) montre une mère présentant sa fille comme modèle à un jeune peintre, qui soulève du bout de son appuie-main les derniers voiles de la jeune fille — une scène d'atelier au sous-entendu galant assumé, typique des petits "tableaux de cabinet" vers lesquels Fragonard s'est tourné après avoir renoncé à la grande peinture d'histoire de ses débuts. Le musée indique qu'Édouard André l'a acquise avant son mariage avec Nélie Jacquemart. Elle n'aurait eu sa place ni dans un salon de réception ni dans une galerie de tableaux ouverte aux invités : c'est une toile pour soi, accrochée dans la pièce où l'on travaille.
Combien de temps
Deux petites pièces, mais qui se regardent lentement : les œuvres sont peu nombreuses et de format modeste, ce qui invite à s'arrêter sur chacune plutôt qu'à parcourir la salle.
- Les Pèlerins d'Emmaüs (Rembrandt) — 3 minutes.
- Portraits de Van Dyck et Frans Hals — 2 minutes.
- Cabinet dit "de la duchesse de Fontanges" (Pierre Gole) — 2 minutes.
- Les Débuts du modèle (Fragonard) et le bureau de Jacques Dubois — 3 minutes.
Sources et vérification
Cet article s'appuie sur les notices d'œuvres et les pages de présentation des salles du musée Jacquemart-André, complétées par les articles Wikipédia consacrés à chaque œuvre citée.
- Musée Jacquemart-André — Les Pèlerins d'Emmaüs (Rembrandt)
- Musée Jacquemart-André — Cabinet dit "de la duchesse de Fontanges"
- Musée Jacquemart-André — Les Débuts du modèle (Fragonard)
- Musée Jacquemart-André — Bureau Louis XV de Jacques Dubois
- Musée Jacquemart-André — Portrait d'homme (Frans Hals)
- Musée Jacquemart-André — Les appartements informels (Bibliothèque et Cabinet de travail)
- Wikipédia — Portrait d'homme (Van Dyck)
- Wikipédia — Duchesse de Fontanges
- Noblesse & Royautés — Le cabinet dit "de la Fontanges"
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du musée Jacquemart-André avant de suivre un itinéraire.
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