Pourquoi une aile italienne, en plein Paris du Second Empire
L'hôtel du boulevard Haussmann est construit entre 1869 et 1875 par l'architecte Henri Parent, à la demande d'Édouard André (1833-1894), héritier d'une des grandes fortunes du Second Empire. À l'origine, rien n'y annonce un musée italien : la demeure est pensée pour la réception et la vie mondaine. Le tournant vient du mariage d'Édouard André avec la portraitiste Nélie Jacquemart, le 29 juin 1881. Nélie entraîne son mari en Italie, et leur passion commune pour la Renaissance florentine et vénitienne les pousse à y retourner presque chaque année.
Le couple n'achète pas au hasard des voyages : sur près de trente ans, il tisse des liens étroits avec des marchands italiens de premier plan, dont l'antiquaire florentin Stefano Bardini et le vénitien Michelangelo Guggenheim, et s'entoure d'experts reconnus comme Wilhelm von Bode ou Georges Lafenestre. Ce réseau leur permet de réunir environ 2 500 œuvres provenant des grands centres artistiques italiens — peintures, sculptures, objets d'art — dont une bonne partie prend place dans les salles aménagées à cet effet. Le tableau d'Uccello de la salle florentine illustre bien la mécanique d'achat de l'époque : repéré par Nélie Jacquemart dans le palais d'un marchand florentin, il ne peut être exporté directement d'Italie ; elle finit par l'acquérir lors d'une vente aux enchères à Londres, en 1899.
Édouard André meurt en 1894, avant que l'ensemble italien ne soit pleinement organisé. Nélie continue seule pendant dix-huit ans : elle achève l'aménagement des salles italiennes — la galerie des sculptures est constituée après la mort de son mari — tout en élargissant la collection à d'autres domaines. À sa mort, le 15 mai 1912, elle lègue l'intégralité de la collection et de l'hôtel à l'Institut de France. Le musée ouvre au public en 1913.
1. Salle florentine — Saint Georges terrassant le dragon, Paolo Uccello
Peint vers 1430-1435, ce panneau de bois (131 x 103 cm) est considéré comme la pièce la plus rare de la collection italienne du musée. Il représente saint Georges transperçant de sa lance le dragon qui s'apprêtait à dévorer la fille du roi — un sujet traditionnel, traité ici avec un regard déjà tourné vers la modernité.
Le détail à observer est la construction du paysage : une grande grotte coupe la composition en deux, chaque moitié organisant son propre point de fuite et son propre arrière-plan. Uccello, obsédé par la perspective, superpose ainsi une vision encore archaïque (le dragon stylisé comme un blason gothique, la princesse traitée en médaillon) et une construction spatiale résolument nouvelle pour son temps.
2. Salle florentine — Deux Vierges à l'Enfant, Botticelli et Le Pérugin
La salle florentine réunit côte à côte deux Vierges à l'Enfant sorties du même atelier florentin, celui d'Andrea del Verrocchio : l'une, datée vers 1470, longtemps attribuée à Verrocchio lui-même avant d'être reconnue comme une œuvre de jeunesse de Sandro Botticelli (huile sur bois, 62 x 48 cm) ; l'autre, également datée vers 1470, peinte par son condisciple Pietro di Cristoforo Vannucci, dit Le Pérugin (huile sur bois, 61 x 41 cm), un temps donnée à Pollaiuolo en raison de ses accents flamands.
Le rapprochement des deux panneaux permet de comparer deux élèves formés dans le même atelier : chez Botticelli, une restauration de 1995 a révélé le rendu très fin du voile, des bijoux et des mèches de cheveux de la Vierge ; chez Le Pérugin, c'est le fond de paysage — et non le traditionnel fond d'or — qui frappe, avec un traitement de l'atmosphère influencé par la peinture flamande, alors que la sculpture du visage et la qualité du dessin permettent d'assurer l'attribution.
3. Salle vénitienne — La Fuite en Égypte (Botticelli) et la Vierge sur un trône (Bellini)
La Fuite en Égypte (huile sur toile, 151 x 89 cm) est, selon la notice officielle du musée, datée de 1510 et attribuée à Sandro Botticelli assisté d'un collaborateur pour la figure de saint Joseph — une date qui correspond à l'année de la mort du peintre et place donc l'exécution tout à la fin de sa carrière, voire à son achèvement par l'atelier. L'attribution même a longtemps été mise en doute : on soupçonnait une maladresse de composition et un transfert du bois vers la toile après la mort de l'artiste, deux hypothèses aujourd'hui écartées par le musée. Le tableau se distingue des versions plus connues du sujet (Titien, Carpaccio) : ici, Marie se tient debout avec l'Enfant dans les bras, tandis que l'âne broute à ses côtés, au lieu de la porter.
À proximité, la Vierge à l'Enfant sur un trône de Giovanni Bellini (panneau de bois, 131 x 103 cm, vers 1510) montre la Vierge assise sur un trône monumental, une draperie suspendue derrière elle, sur une terrasse en plein air bordée d'une balustrade et ouverte sur un paysage. Nélie Jacquemart l'avait achetée sans attribution ; ce n'est que dans les années 1930 que le tableau a été reconnu comme une œuvre de Bellini. Le jeu de lignes mérite qu'on s'y arrête : la verticale du trône et l'horizontale de la draperie forment une croix que seule la silhouette de la Vierge, enveloppée d'un long manteau sombre, vient adoucir.
4. Salle vénitienne — Ecce Homo (Mantegna) et L'Ambassade d'Hippolyte (Carpaccio)
L'Ecce Homo d'Andrea Mantegna (huile sur toile, 54 x 42 cm), daté vers 1500, est l'un des tableaux les plus dérangeants de la collection : le Christ y est montré nu, en buste, couvert de marques de fouet, les poignets liés et une corde nouée autour du cou — un traitement inhabituel pour ce sujet. Le cadrage resserré sur les visages, traités de façon presque caricaturale pour exprimer la rage des bourreaux, et la densité presque sculpturale des figures ont longtemps fait douter de l'attribution à Mantegna, avant que des expositions au Louvre et au Metropolitan Museum ne la confirment.
À l'opposé, L'Ambassade qu'Hippolyte, reine des Amazones, envoie à Thésée, roi d'Athènes, de Vittore Carpaccio (huile sur bois, 102 x 145 cm, vers 1495), est l'une des rares scènes profanes de la collection italienne. Inspiré du Teseida de Boccace, Carpaccio y transforme un épisode mythologique en scène de cour vénitienne, avec un Thésée figuré en vieillard barbu. Le sujet exact de la scène n'a été identifié que longtemps après l'achat du tableau par les André, qui l'avaient acquis comme une œuvre authentifiée de Carpaccio — un peintre dont très peu de tableaux ont traversé les siècles.
Combien de temps
Les deux salles se visitent à la suite, dans le prolongement de la galerie des sculptures. Compter environ 22 à 28 minutes pour les deux si l'on s'arrête sur les œuvres présentées ici.
- Salle florentine (Uccello, Botticelli, Le Pérugin) — 10 minutes.
- Salle vénitienne (Botticelli, Bellini, Mantegna, Carpaccio) — 15 minutes.
Sources et vérification
Cet article s'appuie sur les notices officielles du musée Jacquemart-André, sur l'Institut de France et sur des sources croisées (INHA/Agorha, Wikipédia) pour chaque date et chaque attribution.
- Musée Jacquemart-André — Le musée italien
- Musée Jacquemart-André — The Italian museum (EN)
- Musée Jacquemart-André — Saint George and the dragon (Uccello)
- Musée Jacquemart-André — Virgin and Child (Botticelli)
- Musée Jacquemart-André — Virgin and Child (Le Pérugin)
- Musée Jacquemart-André — Virgin and Child on a Throne (Bellini)
- Musée Jacquemart-André — Ecce Homo (Mantegna)
- Musée Jacquemart-André — La fuite en Égypte (Botticelli, atelier)
- Musée Jacquemart-André — The visit of Hippolyta, queen of the Amazons (Carpaccio)
- Musée Jacquemart-André — Le Martyre de saint Sébastien (Donatello)
- Musée Jacquemart-André — Les œuvres incontournables
- Institut de France — Musée Jacquemart-André
- Wikipédia — Musée Jacquemart-André
- Wikipédia — Nélie Jacquemart
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du musée Jacquemart-André avant de suivre un itinéraire.
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